
- Des tisserands bangladais confectionnent des Saris Jamdani (vêtements de femmes) dans le village de Rupgani Thana, dans la banlieue de Dacca. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a estimé à plus d’un million le nombre de tisserands qui risquent de perdre leur emploi à partir de 2005. © AFP
Le secteur de la confection est la colonne vertébrale de l’économie du Bangladesh : les exportations de vêtements représentent deux tiers de ses revenus d’exportation et les usines textiles emploient 1,8 million de personnes, dont 80% de femmes, ce qui représente la moitié de la main-d’œuvre industrielle. Avec la suppression au 1er janvier 2005 du système des quotas, défendu pendant des dizaines d’années par les pays occidentaux afin de protéger leurs industries textiles de la concurrence des pays à bas salaires, le petit pays asiatique risque gros. Pourquoi ? À première vue, la suppression du système protectionniste des quotas ne devrait-elle pas doper les exportations d’un producteur réputé pour avoir une des mains-d’œuvre les meilleur marché du monde ?
Eh bien, non ! La fin du processus transitoire de dix ans prévu par l’Accord sur les textiles et les vêtements (ATV), lancé en janvier 1995 sous l’égide de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), en vue de la libéralisation du secteur du textile, devrait favoriser les pays émergents tels que la Chine ou l’Inde, au détriment d’autres pays du tiers-monde. Sans presque plus aucune entrave à ses exportations, le mastodonte chinois risque d’écraser le petit poucet bangladais sur le marché hautement concurrentiel de la confection. Le niveau extrêmement bas des salaires bangladais, garanti par l’interdiction de tout syndicat indépendant, suffira-t-il à empêcher le déplacement des commandes des multinationales vers l’industrie textile chinoise ? Les estimations en termes de pertes d’emplois vont de 200.000 à 1 million selon respectivement le gouvernement bangladais ou les experts, alors que le textile bangladais a déjà beaucoup souffert de la suppression des quotas déjà décidée voici quelques années pour certains produits de l’industrie de la confection (lingerie, vêtements pour bébés, etc.). Des emplois passeront également à la trappe dans des secteurs liés à la confection comme ceux des transporteurs, des fabricants de boutons, des vendeurs de repas en rue, des hôtels, des services financiers, etc.
Tendances alarmantes
Les attentats du 11-Septembre, qui ont provoqué l’effondrement de la demande en provenance des États-Unis, et le maintien des taxes douanières élevées lors de l’entrée de produits textiles sur le territoire américain ont handicapé la production bangladaise plus fortement que celle des grands pays asiatiques, mieux armés pour faire face à un environnement conjoncturel défavorable. Quant au marché européen, s’il s’est ouvert davantage au textile bangladais, ce n’est que modestement, en supprimant les taxes d’importation uniquement sur quelques articles contenant une certaine proportion de tissus « made in Bangladesh ». Le manque de matières premières nécessaires à la confection des vêtements (seulement 29% des matières premières peuvent être trouvées sur le territoire national) constitue un autre élément inquiétant, tout comme les usines vétustes et en retard de modernisation ainsi que les conditions de travail déplorables : locaux inadaptés, horaires de travail démentiels, salaires indécents. Beaucoup de travailleurs connaissent de graves problèmes de santé (maladies chroniques) liés à leur mauvaises conditions de vie et de travail, ce qui engendre de grandes pertes d’efficacité pour l’entreprise.
Le Bangladesh n’est toutefois pas dépourvu d’atouts dans la concurrence accrue qu’il va devoir affronter dès 2005. En plus de sa main-d’œuvre bon marché, il peut compter sur la bonne qualité d’une partie de sa production et sur les relations commerciales solides de certains de ses producteurs avec des géants de l’habillement (H&M, Levi’s, Nike, Wal-Mart ne comptent pas quitter le pays dans un proche avenir). S’il l’avait voulu, le Bangladesh aurait aussi pu compter sur une image de respect des droits des travailleurs pour attirer les commandes d’acheteurs soucieux de leur réputation sur le plan social. Mais cette préoccupation éthique n’est pas encore totalement intégrée : si quasiment plus aucun enfant ne travaille pour les producteurs de vêtements destinés à l’exportation, le respect de l’entièreté de la législation du travail fait encore défaut.
Une sélection naturelle va donc s’accomplir à partir de 2005 : les entreprises qui sont bien organisées, qui ont investi dans de nouvelles machines et qui traitent correctement leur main-d’œuvre ont de bonnes chances de se maintenir. Les autres pourront s’en prendre à leur manque de vision : la fin de l’ATV a été fixée depuis 10 ans mais il a fallu attendre les derniers mois pour voir le gouvernement bangladais, qui n’a jamais véritablement cherché à diversifier ses exportations, s’inquiéter de l’après-2005 et multiplier les timides initiatives pour limiter les dégâts. Le bilan humain risque d’être dramatique dans un pays où les travailleurs ignorent ce que signifient les termes sécurité sociale et allocation de chômage.




