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Cambodge : deux syndicalistes abattus en rue

mardi 9 novembre 2004, par Samuel Grumiau

Un accord commercial signé avec les États-Unis a contribué à améliorer le respect de la liberté syndicale au Cambodge. Son expiration pourrait expliquer la recrudescence de la violence à l’encontre des syndicalistes, déplorée ces derniers mois.

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Des ouvriers du textile défilent dans la rue portant en tête de cortège le portrait funéraire de Chea Vichea, leader syndical abattu le 22 janvier 2004 en plein jour dans une rue marchande de Phnom Penh. Phnom Penh, 25 janvier 2004 © AFP

Le 22 janvier dernier, Chea Vichea, défenseur des droits humains et président du Syndicat libre des travailleurs du royaume du Cambodge, était abattu en plein jour dans une rue animée de Phnom Penh, la capitale du pays. Il lisait un journal devant un kiosque lorsqu’un homme habillé en civil s’est approché, lui a tiré à bout portant trois balles dans la tête et la poitrine avant de s’enfuir à moto avec un complice. Chea Vichea, qui était âgé de 36 ans et dont la compagne était enceinte, était un membre fondateur du Parti Sam Rainsy (opposition) mais avait cessé d’en faire partie en 1998 pour se consacrer à son activité syndicale. Au contraire de certains autres mouvements de travailleurs cambodgiens, le syndicat dirigé par Chea Vichea avait toujours refusé toute connivence avec les autorités cambodgiennes ou les employeurs.

Au cours des mois précédant son assassinat, Chea Vichea avait reçu des menaces de mort par SMS sur son téléphone portable, à l’instar d’autres syndicalistes indépendants et militants de l’opposition. La police avait réussi à identifier la personne qui avait envoyé le message, mais s’agissant d’une personne très puissante au sein du pouvoir exécutif, elle avait dit à Chea Vichea qu’elle ne pouvait le protéger et lui avait conseillé de quitter le pays. Le leader syndical s’était toujours refusé à abandonner les travailleurs cambodgiens pour partir en exil, malgré les attaques physiques dont il était régulièrement victime. Lorsque nous l’avions rencontré, fin septembre 2003, il dénonçait ouvertement l’une des techniques de répression utilisées par les autorités de son pays : « Le gouvernement utilise un groupe de jeunes, issus des populations les plus pauvres et appelés les Pagoda Boys. Lorsque des manifestations contre le pouvoir ou contre des employeurs influents ont lieu, les autorités envoient ces jeunes pour frapper les manifestants, même si ceux-ci sont pacifiques. Tout se passe sous les yeux de la police, qui reste passive lorsque ces Pagoda Boys attaquent les manifestants, mais intervient pour arrêter les manifestants s’ils commencent à se défendre contre ces jeunes. »

Exportations et droits des travailleurs

L’assassinat de Chea Vichea a été suivi, le 7 mai 2004, par celui d’un autre dirigeant du même syndicat, Ros Sovannareth, lui aussi abattu en pleine rue. D’autres militants de ce syndicat ont été maltraités depuis, comme Lay Sophead, laissée pour morte chez elle, après avoir été agressée par des inconnus qui l’accusaient d’être une partisane de Chea Vichea. L’aggravation de la répression à l’encontre des syndicalistes cambodgiens, constatée depuis le début de cette année, pourrait être liée à l’expiration d’un accord commercial en janvier 2005. L’accord, signé en janvier 1999 entre les gouvernements du Cambodge et des États-Unis, concerne le secteur du textile et des vêtements. Il visait à améliorer les conditions de travail dans ce secteur, prévoyant la possibilité pour le pays asiatique de voir son quota d’exportation de vêtements vers les États-Unis augmenter chaque année en fonction du respect de sa législation du travail et des normes internationales du travail. Dans ce contexte, les rapports publiés deux fois par an par le Bureau international du travail (BIT), à la suite d’inspections menées dans les entreprises du secteur, avaient une influence certaine sur la décision prise par le gouvernement américain.

La perspective de pouvoir engranger plus de recettes à travers une hausse de ses exportations explique certainement l’amélioration du respect des droits des travailleurs, y compris leur liberté syndicale, constatée ces dernières années au Cambodge. Le système des quotas, issu de l’Accord sur les textiles et les vêtements (qui a remplacé l’Arrangement multifibres), sera cependant supprimé au niveau mondial en janvier 2005. Une augmentation de la répression à l’encontre des syndicalistes ne pourra donc plus être sanctionnée économiquement par les États-Unis en vertu de leur accord commercial. Les entreprises cambodgiennes du secteur du textile et du vêtement craignent par contre la concurrence de pays comme la Chine, qui interdit toute activité syndicale indépendante (et prévient ainsi toute hausse du coût du travail liée à des revendications syndicales).

Dans ce contexte de libéralisation du secteur textile, prévue à partir de janvier prochain, les entreprises cambodgiennes (et le gouvernement cambodgien qui les soutient) perçoivent d’un bon œil la baisse relative des activités des syndicats indépendants, consécutive aux assassinats de ses plus brillants leaders. Aucun élément de preuve ne peut toutefois jusqu’ici établir un lien direct entre les tueurs et les employeurs ou les autorités cambodgiennes. Beaucoup d’observateurs doutent que dans le contexte de corruption du pouvoir judiciaire cambodgien, une telle preuve soit jamais enregistrée officiellement, même si elle existait. Jusqu’à présent, personne n’a été condamné pour les meurtres de Chea Vichea et de Ros Sovannareth.

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