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Prenez garde aux chansons !

lundi 6 septembre 2004, par Suzanne Welles

La chanson reste aujourd’hui encore une arme hautement subversive, comme en témoigne la persistance de la censure un peu partout dans le monde. Il arrive que cette chasse aux mots prenne une tournure tragique : emprisonnement, exil forcé, voire assassinat pur et simple. Portraits de quelques-uns de ces « chanteurs-courage ».

Les Plastic People of the Universe : le psychédélisme au ban de la société tchèque

C’est après l’échec du printemps de Prague que surgit le groupe des Plastic People of the Universe ; quatre jeunes musiciens : Ivan Jirous, Svatopluk Karasek, Pavel Zajicek, Vlatislav Brabenec, bien décidés à secouer la société tchèque. Ce qu’ils vont faire avec une musique d’inspiration underground et psychédélique et des textes décapants. Mais dans les années 70 ce genre de musique était un crime, c’était « troubler la paix de manière organisée ». Et l’histoire du groupe dissident va être émaillée de procès et de répressions diverses. Au début, ils chantaient des textes de Zappa et du Velvet Underground, mais bientôt, la pression se faisant plus forte, ils vont se créer un répertoire bien à eux, plus politique. Ils ne chanteront plus en anglais mais en tchèque pour être compris de tous.

Les autorités vont tenter par tous les moyens de les faire taire : leurs chansons sont qualifiées de vulgaires et antisociales, on leur reproche des accoutrements indécents, leurs cheveux longs, etc. mais leur succès est incroyable dans le pays tout entier. Soutenu par Vaclav Havel, alors dissident lui aussi, le groupe devient le symbole d’un engagement tant politique que moral et l’expression d’une contre-culture. Mais cette insoumission a un prix : en septembre 1976, un procès condamne à de lourdes peines les quatre principaux musiciens. Trois d’entre eux feront plus d’un an de prison, Ivan Jirous près de huit ans. Ce procès va cimenter l’opposition au communisme et un an plus tard naîtra le manifeste pour les droits de l’Homme : la Charte 77. Ce n’est qu’en 2003 que le jugement condamnant les Plastic People a été, enfin, cassé.

Angel Parra : dans les geôles de Pinochet

En 1964, le jeune Angel Parra issu d’une famille de musiciens, participe avec enthousiasme à la campagne qui porte au pouvoir Salvator Allende. En 1973, lors du coup d’État, il est incarcéré. Ses textes et ses chansons révolutionnaires, sympathisantes de la pensée de Che Guevara, dérangent les autorités. De sa prison, il écrira : « Officina chacabuco/dans le riche Nord chilien/un endroit triste et abandonné/rien que salpêtre... » Relâché, il est contraint à l’exil et se réfugie en France. Il va s’y produire souvent chantant son pays et son peuple : « Je cours sans fin derrière la vérité/ et saurai à la fin ce qu’est la liberté. » Gilles Perrault le décrit ainsi : « Angel Parra lové autour de sa guitare, poil noir, oeil noir, frêle et compact et dont la voix crie le lancinement affreux de l’exil. » En 1989, il retrouvera le Chili après seize ans d’absence.

Matoub Lounes : le poète assassiné

Il compose des chansons depuis son plus jeune âge. Émigré en France avec sa famille, il les chante dans les cafés de Paris, sur des airs traditionnels kabyles. Ses textes sont clairement revendicatifs : la défense de la culture kabyle, la dénonciation de l’islamisme montant. Ardent partisan de la laïcité et de la démocratie, il se fait aussi très vite le porte-parole des opprimés et de la cause des femmes. Son style est épuré, il joue de la guitare folk, du mandol, du derbouka, de la flûte mais, pour lui, les textes sont plus importants que la musique. Il va bientôt être interdit de radio et de télévision en Algérie, mais sa popularité va croissante. Dans les années ‘80, il est de toutes les manifestations en Kabylie et à Alger.

Il chante : « Ah, être présent au milieu de vous/ne fut-ce que par la parole, combattre !/ Mais puisque les Kabyles s’unissent/Ils dissiperont les funestes tares. » En 1990, convoqué par la police, il est battu et poignardé ; son état est tel qu’il doit être transporté en France. En septembre 1994, rentré au pays, il est enlevé par le groupe islamiste armé (GIA) qui le condamne à mort. Sa détention entraîne une véritable révolte en Kabylie. Libéré, il chantera : « Affamés et fourbus, nous refusons de patienter/tant que naîtront les enfants de la probité/ pas de soumission/ ... nous sauverons l’Algérie de l’imposture. » Ce sera sa dernière chanson. En juin 1998, sur une route de Kabylie, il est assassiné. Il avait 42 ans.

Fela Kuti : le « Soldat inconnu » prend 10 ans

Fils d’un pasteur, c’est lors de ses études aux États-Unis qu’il va rencontrer les Black Panthers. Rencontre qui va décider de sa musique, un mélange de jazz et de rythmes africains sur des paroles enflammées dénonçant les violations des droits de l’homme dans son pays, le Nigéria. À cette époque, les juntes militaires s’y succédaient, la corruption était endémique et la misère régnait dans les ghettos de Lagos. Avec son orchestre Africa 70, Fela va connaître un succès énorme. Ses chansons - bien que censurées - étaient sur toutes les lèvres. Leurs titres sont tout un programme : Les combines de l’armée, Chagrins, sang et larmes,

L’internationale des voleurs... Sa célèbre chanson Soldat inconnu décrit l’agression dont lui-même et sa famille furent les victimes en 1977 : « Un millier de soldats marchent sur Lagos/ [...] Et soudain c’est l’assaut/ [...] ils ont tué ma mère/ ma chère, ma vieille, mon inusable... » Et le chœur martèle : « Left, right, left, right » pour imiter le pas cadencé des soldats. C’est à l’occasion de cette attaque qu’Amnesty entreprend une première action en sa faveur.

En 1984, Fela est arrêté dans la communauté qu’il avait mise sur pied, la Kalakuta République et condamné à dix ans de prison. Libéré en 1986, grâce aux pressions internationales, il reprend ses tournées, dans le monde entier, et continue son combat pour la dignité de l’homme noir. Il meurt en 1997.

Cui Jian : le « voyou » chinois

C’est ainsi qu’il est dénommé par les autorités chinoises, ce rocker devenu le premier artiste à adapter le hip-hop à la Chine. Dès 1989, on entend sa voix rauque exprimer la colère, la souffrance, particulièrement lors de la révolte des étudiants lorsqu’il réussit à faire un disque Nothing to my name (Pas en mon nom). Ses concerts sont, bien entendu, systématiquement interdits. Mais le chanteur parvient à déjouer les pièges. Les paroles de ses chansons mettent en cause le gouvernement : « Si l’amour jaillit entre ma soeur (Hong Kong, ndlr) et moi (la jeunesse chinoise, ndlr) comment réagiras-tu, mère ? » Ce qui veut dire en clair : « qu’adviendra-t-il si les jeunes sont tentés par la culture capitaliste de Hong Kong et rejettent le statu quo politique ? » Dans son dernier album, il souligne les aspirations matérialistes de la Chine nouvelle. Il sermonne également son peuple : « Nous sommes si absorbés par l’argent que nous allons tout oublier. »

À suivre...

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