Liège, un vendredi pluvieux de début d’été. Elles sont une dizaine à se rassembler pour une antépénultième répétition dans la salle mise à leur disposition par la maison de la laïcité, entre quartier Guillemins et Botanique. À les voir enchaîner sans relâche les chansons, on se dit que la cité mosane porte décidément bien son surnom d’ardente. C’est dans ce terreau associatif liégeois que le groupe vocal - ne dites surtout pas chorale, elles ne vous le pardonneraient pas - est né, il y a près de huit ans.
« Quelques amies ont eu l’idée de se regrouper pour chanter des chansons engagées à l’occasion de la fête des 20 ans des Magasins du Monde Oxfam », se souvient Édith Robin, coquette quinquagénaire et psychologue de son état. « On a répété pendant des mois. Après ce concert, on n’a plus voulu se quitter. » Après un brainstorming, le noyau fondateur baptise le groupe Les Callas S’Roles, car « nous ne sommes ni des Callas... ni des casseroles ». Humour, second degré et autodérision : le ton est donné, les ingrédients sont rassemblés. Leur démarche, artistique et éthique, n’en reste pas moins très affirmée : regrouper des femmes qui ont un réel plaisir à chanter ensemble pour d’autres, aider chacune à développer sa voix et faire passer un message en chansons.
Et quelles chansons ! De Vian à Gainsbourg, des textes de Dario Fo à ceux de Brecht, des chants ouvriers italiens aux traditionnels populaires d’Haïti, d’Algérie, de Tanzanie. Et, bien sûr, des femmes : Zazie, Myriam Makeba, Linda Lemay, Anne Sylvestre, etc.
Toutes belles quand elles chantent
« Après le récital pour Oxfam, on s’est demandé : “on continue à chanter pour chanter ou est-ce qu’on cherche à montrer ce qu’on fait ? “ », se rappelle Edith. Les avis divergent, mais finalement elles se disent : « On fonce, on y va ! » Fête du quartier de Pierreuse, concert aux états généraux de l’écologie politique, journée mondiale des femmes, manifs de soutien aux demandeurs d’asile de Vottem : les débuts sur scène permettent de rôder un premier récital. Résolument militant, avec Au travail à la chaîne , La Paysanne, Le cri du peuple et l’incontournable Temps des cerises. Ces premiers concerts font naître des vocations parmi le public. « Des femmes venaient à la fin des concerts nous demander comment elles pouvaient rejoindre le groupe », se souvient Edith.
Elles sont aujourd’hui trente-cinq. Des demandeuses d’emploi, une architecte, un médecin, une psychologue, des retraitées, une étudiante, et une grande majorité qui travaille dans le socio-culturel. Les critères de sélection : chanter juste et signer une charte, sorte d’engagement à respecter l’esprit et les « valeurs callas s’roles ».
« Nos chansons sont des moments de la vie de femme, chantés avec de l’humour », résume Claire, qui est responsable d’un théâtre. Le cocktail fait mouche. En 2001, elles sont invitées par le Théâtre de Poche à chanter en lever de rideau de la pièce coup de poing Les monologues du vagin. Féministes, donc, mais avant tout par nécessité tant elles savent qu’il reste encore pas mal de chemin à parcourir sur la route qui mène à l’égalité des sexes. « Des hommes nous disent qu’ils en ont pris plein..., mais en rigolant, car ils comprennent l’humour des chansons », fait remarquer Claire. « Mais on est pas des féministes pures et dures. On aime les hommes », précise directement Myriam, qui travaille au Collectif contre les violences familiales de Liège.
Et ceux-ci, pas jaloux pour un sou, le leur rendent bien. Nos maris nous disent : « Quand vous chantez, vous êtes toutes belles ».
Apprendre et donner
Pour l’instant, nos Callas préparent leur troisième récital, qui succédera à Chante, ça tient chaud, et Mais, qu’est-ce qu’elles veulent ? Engagement, certes, mais avec le souci de progresser également sur le plan artistique. Au niveau musical, la troupe est dirigée par, eh oui, un homme, Francis Danloy, musicien professionnel également actif au sein de C’est des canailles, un autre groupe vocal liégeois engagé [1]. Des stages sont régulièrement organisés, tantôt avec une cantatrice, tantôt avec une interprète de jazz ou de chants des Balkans. « On a également fait appel à un metteur en scène, pour être un peu moins nouilles sur scène », précise Edith. L’aspect théâtral du récital - les chansons deviennent de véritables saynètes - peut surprendre le spectateur non averti mais, après quelques minutes, le contact est établi avec le public. « C’est ce qui fait notre spécificité par rapport à une chorale », souligne Claire.
Un sens du contact qui passe bien la rampe, même auprès des jeunes. Dans le cadre d’une formation d’animateur, la FGTB leur propose d’apprendre des chants à des adolescents. « On avait un peu peur qu’ils nous prennent pour des bobonnes », confie Myriam. Mais, à leur propre étonnement, les jeunes accrochent... et se retrouvent avec les Callas un premier mai, place Saint-Paul, chantant devant les militants syndicaux.
Si la scène reste leur terrain de prédilection, Les Callas S’Roles peuvent également être écoutées sur CD. Un objet, réputation oblige, 100 % artisanal. « On fait ça manuellement, on les grave nous-même, c’est l’architecte du groupe qui a réalisé le graphisme de la pochette qui est cousue main. »
Assurer la promo, organiser les agendas, les déplacements aux concerts, gérer les finances, garantir un certain équilibre dans un groupe d’une trentaine de femmes, aux personnalités et désirs forcément différents, etc. Quelques-unes des tâches qui figurent au copieux menu des cinq femmes qui coordonnent le groupe. Un travail « pas toujours rose », reconnaît la psy. « Il faut pouvoir gérer les frictions et tenir le coup dans les moments de tension. » Mais le jour où Edith Robin pensera à quitter le navire n’est pas pour demain. « Les Callas, ce sont des moments extraordinaires de vie en groupe et de solidarité. J’aurais difficile de m’en passer. »




