Libertés ! : Dans vos travaux, vous développez les concepts de « loukachisme » et de « populisme autoritaire ». Pouvez-vous expliciter ces notions ?
Alexandra Goujona : Ces deux notions sont complémentaires, elles ne s’opposent pas. La notion de « loukachisme » est utilisée par les opposants au Président Loukachenko pour montrer la forte personnalisation du pouvoir et le fait qu’il ait mis en place un régime dont il se sert. La notion de « populisme autoritaire » combine deux notions de sciences politiques : l’autoritarisme, d’une part, qui fait référence à des modes d’organisation du pouvoir, notamment le fait que ce sont les réseaux politiques et la cooptation qui priment sur les élections, et, d’autre part, le populisme qui fait référence aux modes de légitimation de cet autoritarisme. Dans le cadre de la Biélorussie, Loukachenko utilise assez souvent le fait que le régime qu’il a mis en place a été choisi par le peuple par référendum en 1996. Par ailleurs, lui-même se vante de servir les intérêts du peuple.
Il y a donc bien une base populaire qu’il évoque pour légitimer aux yeux de sa propre opinion mais aussi de l’opinion internationale le maintien en place de ses propres méthodes.
Tout à fait. Après le référendum de 1996, c’est sa réélection en 2001 qui fonde sa légitimité politique et celle de son sytème. Mais il faut bien voir dans quelles conditions cette réélection s’est déroulée et aujourd’hui, même si Loukachenko reste l’homme politique le plus populaire en Biélorussie, sa popularité n’est pas évidente.
Sur quoi se fonde cette popularité quand on connaît ses méthodes vis-à-vis des opposants et alors qu’il apparaît, du moins aux yeux des observateurs extérieurs, comme le dernier dinosaure post-soviétique encore en place ?
Aujourd’hui, au vu des sondages, on considère qu’il y a entre 25 et 30 % de la population qui le soutient. Ce n’est pas beaucoup, et en même temps c’est à peu près la popularité qu’ont d’autres chefs d’État, comme le candidat à la présidentielle en Ukraine par exemple. C’est un pourcentage considéré comme élevé, compte tenu de l’absence de visibilité, notamment sur la seule chaîne télévisée d’État, d’autres figures politiques. Loukachenko reste populaire au sein de la population âgée, qui reste relativement nostalgique par rapport à l’existence d’un pouvoir fort tel que l’incarnait l’ Union soviétique. Ses méthodes sont également appréciées au sein d’une population rurale largement déconnectée par rapport à ce qui se passe dans le milieu urbain et qui voit notamment dans les manifestations et les débats politiques parfois virulents qui se déroulaient au sein du Parlement, un manque de discipline qui peut rendre légitimes les méthodes répressives des autorités.
Généralement, pour expliquer la stabilité du système dictatorial biélorusse, on évoque le soutien de Moscou à Loukachenko. Pouvez-vous nous éclairer sur la nature des relations entre Minsk et Moscou ?
On invoque souvent l’idée que sans Moscou Loukachenko ne pourrait pas rester au pouvoir ou qu’il n’est qu’une marionnette de Moscou. Je ne pense pas que Loukachenko ait été élu en 1994 avec le soutien de Moscou. On se rend compte d’ailleurs que dans l’opposition actuelle, il y a beaucoup de personnes qui étaient dans l’équipe de la campagne électorale de Loukachenko. À l’époque celui-ci était considéré comme quelqu’un appartenant au système tout en étant très opposé à l’ancienne nomenklatura, et c’est ce qui plaisait à certains jeunes hommes politiques.
Sur la relation plus précise entre Moscou et Minsk, on peut considérer que, sous l’époque eltsinienne, le discours de Loukachenko sur l’union entre la Russie et la Biélorussie plaisait à Moscou qui soutenait le président biélorusse. Avec l’arrivée de Poutine, les choses ont changé : il n’y pas franchement d’amitié entre les deux hommes. Par ailleurs, on voit dans Loukachenko - et c’est souvent là qu’on se trompe - quelqu’un qui veut s’unir à tout prix à la Russie, or dans tout ses discours il insiste sur le fait que cette Union ne peut se faire qu’à condition que le modèle biélorusse serve de référence, tant dans ses aspects politiques qu’économiques et sociaux. On peut se dire que c’est irréaliste, mais il ne faut pas oublier qu’une des grands ambitions politiques de Loukachenko c’est un jour de devenir Président de cette union Russie-Biélorussie.
Les derniers événements concernant les relations entre ces deux pays, montrent bien que Loukachenko n’est pas prêt à faire un certain nombre de concessions, notamment en ce qui concerne les tentatives de prise de capital des Russes dans les plus grandes entreprises, en particulier celles actives dans le transport pétrolier et gazier. La dernière crise du gaz le prouve bien : la Russie a fait du chantage au Président lui disant que si les Russes ne prenaient pas une part de capital dans Beltrans-gaz, les Russes arrêteraient de livrer du pétrole et du gaz à bas prix comme avant. Loukachenko n’a pourtant pas cédé.
La Biélorussie est, depuis le 1er mai dernier, un État voisin de l’Union européenne. Que peut attendre la population biélorusse de ce déplacement de l’Union vers l’Est ?
Dans le cadre de sa politique de voisinage et en particulier du document d’orientation qui a été rendu public en mai dernier, l’Union européenne mentionne bien que la Biélorussie, à l’heure actuelle, ne peut pas bénéficier de cette politique de voisinage, et notamment d’un plan d’action qui est en ce moment en négociation avec l’Ukraine et la Moldavie. Je crois que Bruxelles est particulièrement gênée vis-à-vis de la Biélorussie, pour la simple et bonne raison que les autorités biélorusses actuelles ne manifestent aucun intérêt à une quelconque coopération avec les institutions européennes.
Les seules formes de coopération qu’elles envisagent sont des coopérations qui en aucune manière ne puissent interférer dans la vie politique locale, comme cela peut être le cas en matière de respect de la démocratie et des droits humains. Loukachenko a récemment déclaré : « nous nous devons d’avoir de bonnes relations avec elle (Union européenne, ndlr) ». Dans tout un développement sur les relations extérieures de la Biélorussie, c’est la seule allusion à l’Union européenne. Je crois que c’est plutôt une formule lapidaire qui n’engage rien. D’ailleurs depuis que le statut d’observateur au conseil de l’Europe de la Biélorussie a été suspendu en 1997, il n’y a eu aucun effort fait par les autorités biélorusses pour recouvrer ce statut.
Des élections législatives doivent se dérouler en octobre prochain. Que faut-il en espérer ?
Il n’y a pas très longtemps, Loukachenko a déclaré qu’il ferait tout son possible pour que les députés du parlement actuel voient leurs mandats se renouveler. Il semble donc clair que la campagne électorale ne va pas se dérouler dans des conditions démocratiques. Il est probable que les candidats de l’opposition vont être non seulement inquiétés, réprimés, ne vont pas obtenir leur enregistrement, n’auront pas accès aux medias, alors que les candidats les plus fidèles au pouvoir vont pouvoir bénéficier des fameuses ressources administratives qui sont mobilisés par ce qu’on appelle la « verticale présidentielle » allant de l’Administration présidentielle, au niveau central, jusqu’au niveau local. Quant à l’opposition, elle cherche avant tout à mobiliser une partie de l’opinion qui lui est favorable. Ceci dit, avant que cela se concrétise au niveau du scrutin, il faudra attendre un certain temps.
Pour en savoir plus, lire les publications d’Alexandra Goujon :
Populisme et autoritarisme : l’exemple de la Biélorussie in Pierre-André Taguieff (dir.), Les populismes en Europe : un défi à la démocratie, Paris, Encyclopædia Universalis, Collection « Le tour du sujet », 2004, pp. 73-82.
Bélarus, la société civile indépendante en « liquidation » , Rapport FIDH-OMCT, avril 2004.





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