Englobée au fil des siècles par la Russie de Kiev, le Grand-Duché de Lituanie et la Pologne, la Biélorussie est intégrée en 1812 à l’empire des Tsars. Sa russification culmine sous l’ère Kroutchev et Brejnev. Au sein de l’Union soviétique, les Biélorusses ont la réputation d’être plutôt passifs. Il faut attendre les années 80, - la découverte de fosses communes près de Minsk où sont retrouvées des dizaines de milliers de victimes des purges staliniennes, la catastrophe de Tchernobyl et le retrait progressif de la langue biélorusse en faveur du russe - pour que le nationalisme renaisse et que la population réclame des changements. La perestroïka est une période bénie pour la Biélorussie : redécouverte de son identité ethnique, formation des premiers partis d’opposition et avancées démocratiques. Période, qui déjà n’est plus qu’un vague souvenir, car aujourd’hui, la Biélorussie remporte haut la main toutes les palmes d’or dans le domaine du non-respect des droits humains : disparitions, torture, arrestations et détentions arbitraires, déni de procès ou jugement inéquitable, liberté d’expression et de presse quasi inexistante, restriction de la liberté religieuse... Depuis juillet 1994, date à laquelle Loukachenko accède à la présidence, tout processus de développement économique et démocratique reste en stand by.
La paranoïa d’un président
En janvier 1994, l’ancien chef d’État biélorusse, Stanislav Shushkevich est démis de ses fonctions à la suite d’un rapport du chef d’une commission parlementaire anti-corruption, un certain Alexandre Grigorievitch Loukachenko. Le ton est donné. Cet ancien directeur de sovkhoze (ferme d’état) de la région rurale de Moguilev (à 300km à l’est de Minsk), devenu député en 1990, remporte les élections présidentielles du 10 juillet 1994 à la surprise générale. Son acharnement à lutter contre la corruption ainsi que sa popularité dans les zones rurales expliqueront, après coup, cette victoire. Très vite Loukachenko va instaurer un régime fort. En bon dictateur, il s’assure le contrôle des médias. C’est ainsi qu’il apparaît chaque soir sur le petit écran pour ouvrir et clôturer le journal parlé. Il fera passer de mauvaises heures aux médias non-étatiques (fermeture de journaux, arrestation de journalistes). Parano jusqu’au bout de la moustache, le président biélorusse voit des complots partout et utilise l’argent de l’État à pourchasser les ennemis de l’autorité : écoutes téléphoniques, micros cachés, lecture quotidienne des rapports du KGB et du MVD (ministère des affaires intérieures) ainsi que des journaux d’opposition (imprimés à l’étranger). Sa journée commence avec le rapport du chef du conseil de la sécurité sur les dernières 24h et le résumé des complots déjoués.
Dictature quand tu nous tiens...
1996, année phare. À l’occasion d’un projet d’une nouvelle constitution, le président élargit encore ses pouvoirs via un référendum, au résultat décrié, s’octroyant entre autres le droit d’instaurer des décrets ayant force de loi, rendant quasi impossible tout contre-pouvoir. Dès le mois de mars de la même année, ont lieu les premières manifestations d’opposition organisées par le BNF (Parti Populaire Biélorusse). L’une d’entre elles, la Marche de Tchernobyl-96, organisée en marge de la commémoration officielle du 26 avril, est sévèrement réprimée. C’est le début des passages à tabac des manifestants, des arrestations et détentions arbitraires. À la suite de ces incidents, les leaders du BNF, Z. Pazniak et S. Naoumtchik doivent s’exiler [1]. En mars 1997, un décret est adopté sur les rassemblements, meetings, marches, manifestations et grèves qui réduit dramatiquement le droit fondamental d’association mentionné dans la Constitution. Ainsi Loukachenko se donne le droit de sanctionner quiconque s’oppose à lui [2]
Loukachenko magicien
Dans le rayon « disparitions mystérieuses d’opposants politiques », Loukachenko est passé maître en la matière. Un véritable prestidigitateur. Les disparitions - et probables assassinats - du cameraman Dimitry Zadavsky, de l’ancien ministre de l’Intérieur Youri Zakharenko, du parlementaire et ancien collaborateur passé dans l’opposition, Viktor Gonchar, ou encore d’un opposant politique Anatoly Krasovsky restent irrésolues. Et ce n’est là qu’un échantillon. Son coffre de magicien regorge de tours de passe-passe. Les ONG de défense des droits humains disparaissent à une fréquence inouïe. Le gouvernement biélorusse a introduit un tel nombre de décrets ces dernières années, que les activités des ONG sont sévèrement réduites et les obligent la plupart du temps à la clandestinité. Ces derniers mois ont vu la fermeture de plusieurs ONG des droits humains comme Viasna, Printemps-96, Assistance légale à la population et autres. Les syndicats indépendants en voient aussi de toutes les couleurs. Malgré le fait que la Biélorussie soit liée aux conventions de l’OIT (Organisation internationale du Travail), harcèlement, intimidation et emprisonnement des leaders et membres syndicaux sont monnaie courante.
De la magie au rêve
La création d’une union avec la Fédération de Russie, voilà le doux rêve que caresse Loukachenko, incorrigible nostalgique de l’Union soviétique. En mai 95, le drapeau rouge soviétique a été restauré et la langue russe réétablie comme première langue officielle. Aujourd’hui, les dernières écoles où l’enseignement était assuré en langue biélorusse ferment. C’est dans un esprit pan-slaviste que Loukachenko signe en décembre 1999 un traité sur la formation d’un « État unifié » entre la Russie et la Biélorussie. Cependant, à l’instar des deux traités précédents [3], ces traités n’ont connu de retentissement que dans les coulisses des affaires internes de l’État. Maintenant, qui de Poutine ou de Loukachenko règnera sur la Biélorussie unifiée à la Blanche Russie ?
Pour achever de dépeindre le tableau, Loukachenko, visionnaire, convie fortement les élèves et étudiants à rejoindre l’Union de la jeunesse de la République biélorusse. Ça peut faciliter l’entrée à l’université et faire de vous un élément toujours prêt à servir le président. Smart guy !




