Ce qui m’a tout de suite surprise c’est que le génocide, ça s’est passé il y a dix ans et on dirait que c’était hier. C’est la référence pour tout. On parle de n’importe quoi, ils disent avant, après…..
La réconciliation ? On ne lit que ce mot-là. Sur des panneaux, des murs. On nous en parle tout le temps. On nous dit qu’il faut aller de l’avant, reconstruire le pays. Il y a même des victimes pour parler de pardon !
C’est vrai. Moi aussi j’ai pleuré. Je ne pensais pas que ça m’arriverait.
Moi, ça m’a choqué ce Mausolée. Tous ces cadavres blancs. Ces os entassés. Je ne comprends pas. Ce sont des corps sans âme. Pourquoi ne pas leur donner une sépulture digne ?
S’il n’y avait pas ça, on dirait peut-être que ça n’a pas existé.
Pour moi, le plus atroce c’est à Kigali, le cimetière, tu sais, avec les immenses fosses communes. Elles sont recouvertes de tôles, mais il y en avait une qui s’était soulevée, alors on a pu voir ces dizaines et ces dizaines de cercueils immenses alignés, sans un nom. Il paraît qu’il y a 8 cadavres par cercueil.
C’est un survivant qui nous a fait visiter le mémorial de Kigeme, le seul rescapé de toute sa famille. Il sait qu’ils sont tous là, mais il n’a pas un endroit pour se recueillir.
Ces cimetières, ces mausolées…je me demande si ce n’est pas pour les étrangers qu’ils font ça.
Pas seulement. D’abord, il y a très peu d’étrangers, c’est aussi pour les jeunes d’aujourd’hui. On emmènera les écoles.
Ça n’a pas été facile d’entrer en contact avec les Rwandais. D’ailleurs on nous avait prévenus : les Rwandais ne se livrent pas facilement. Et un homme ne montre pas ses sentiments, chagrin, colère, tout ça…
Pourtant tu te rappelles, Didier, cette discussion que tu as eue avec un Rwandais à qui tu avais dit que tu étais contre la peine de mort. Il a bien montré qu’il n’était pas d’accord !
Moi, parfois, j’avais l’impression qu’ils nous mentaient, qu’ils récitaient un discours sur la réconciliation. Les coupables ? Je ne crois pas qu’il y en ait beaucoup qui regrettent.
Le plus terrible pour moi, c’est que moi aussi je me sentais coupable, enfin responsable si vous préférez, comme belge…
Pas seulement comme belge. Comme être humain, tout simplement.
C’est le plus terrible. Voir tout ça…
…Et savoir que ça peut encore se passer, que ça s’est encore passé…
…Et se sentir tellement inutile. On a tellement envie de faire
quelque chose pour changer le monde !
On a aussi été à l’endroit où les 10 paras belges se sont fait descendre. On était guidés par un colonel de l’armée belge. Il était encore sous le coup de la colère. Tout était comme avant, les traces de balles sur les murs, tout.
J’ai trouvé qu’il y avait un tas d’invraisemblances dans la version officielle.
On ne saura jamais la vérité.
Ce qui nous a frappés aussi c’est combien le pays est pauvre. Un homme travaille 10 heures par jour pour un demi euro !
Et tous ces enfants dans la rue. Les écoles publiques sont tellement délabrées que les parents n’y envoient pas leurs enfants. Et les écoles privées, ça coûte !
Y a pas que les enfants dans la rue, il y a les policiers. Toutes sortes. Des officiels et des milices privées sans doute, avec des bouts d’uniforme et des mitraillettes. Ils vous contrôlent tout le temps. Ce n’est pas rassurant.
Ils sont très hiérarchisés, les Rwandais. Il y a ceux qui commandent et ceux qui obéissent et qui sont moins que les autres. Notre chauffeur, par exemple, pas question qu’il mange avec nous.
Bien sûr, on se sentait étrangers. D’abord il y a très peu de Blancs. Les enfants venaient nous toucher.
Il y a énormément d’enfants. Comme pour remplacer tous ceux qui sont morts.
On ne saura jamais combien. Tout est oral.
Je ne pensais pas avant que des choses aussi horribles étaient possibles.
Oui, bien sûr je le savais mais le voir…c’est autre chose.
Onze rhétoriciens à la rencontre du génocide
vendredi 9 avril 2004, par
Il y a Claire, Philippe, Didier, Virginie, Déborah, Morgane, Nicolas, Margaux, Maëlle, Audrey et Corinne. Et aussi Micheline, leur professeur de morale. Tous font partie du groupe-école de l’Athénée d’Uccle qui s’est rendu au Rwanda, en février dernier, à la rencontre du génocide. « Libertés ! » leur donne la parole. Parfois jaillissante et véhémente, parfois étouffée, parfois hésitante, mais toujours sincère.




