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La plus grande prison du monde pour les journalistes

lundi 1er décembre 2003

Dans le classement mondial de la liberté de la presse 2003 dressé par l’ONG Reporters sans frontières (RSF), Cuba occupe l’avant-dernière place. Pour l’instant, le seul élève à lui faire de l’ombre n’est autre que la Corée du Nord. Depuis les rafles de mars dernier, le « paradis » touristique des Caraïbes est devenu la plus grande prison du monde pour les journalistes.

Le 18 mars 2003, la police de Fidel Castro a arrêté 26 journalistes indépendants, interpellés en même temps et au même titre qu’une cinquantaine de dissidents politiques, portant ainsi à 30 le nombre de journalistes sous les verrous[La libération le 13 novembre dernier, après six ans d’emprisonnement, de Bernardo Arévalo Padrón, directeur de l’ancienne agence Línea Sur Press, porte ce chiffre à 29.].
Deux semaines plus tard, ces journalistes étaient condamnés à des peines de 14 à 27 ans de prison, à l’issue de procès staliniens expédiés en trois jours. Le tribunal les a châtiés pour une prétendue collaboration avec les États-Unis « contre l’indépendance ou l’intégrité territoriale de l’État » , un « crime » puni par l’article 91 du Code pénal ainsi que par la loi 88 sur la « protection de l’indépendance nationale », surnommée « la loi bâillon ». Les « coupables », il est vrai, publiaient régulièrement des articles sur des sites Internet ou dans des médias étrangers, notamment américains (aucun journal, aucune radio ni télévision, privés ou indépendants ne sont tolérés à Cuba), et ils avaient récemment osé éditer dans leur propre pays deux revues clandestines, « de Cuba » et « Luz Cubana », audace sans précédent en 44 ans de régime castriste.
En dépit de la mobilisation internationale et de certaines déclarations d’anciens « amis de Cuba » se désolidarisant de Castro, ces journalistes croupissent toujours en prison. Leurs conditions de détention seraient particulièrement pénibles : accès limité aux soins et aux médicaments, mauvaise qualité de la nourriture, cellules exiguës et sans ventilation, limitation très stricte des visites des proches…
Le 17 octobre, un journaliste de l’agence indépendante Pátria, Iván Hernandez Carrillo, détenu au centre pénitentiaire de Holguín (centre du pays), était placé en « cellule de punition » pour avoir protesté contre le refus des autorités pénitentiaires de le soigner alors qu’il souffre d’hypertension artérielle. Officiellement, cette mesure punitive a été prise parce que le détenu aurait eu une attitude agressive vis-à-vis d’un gardien. Le lendemain, six autres prisonniers d’opinion, dont les journalistes Adolfo Fernández Sainz et Mario Enrique Mayo, entamaient une grève de la faim pour exiger la fin du châtiment infligé à leur compagnon. En août, Mayo, Sainz et Carrillo avaient déjà mené une grève de la faim pour protester contre leurs conditions de détention.
Si les rafles de mars et avril ont permis à Castro de sérieusement affaiblir le noyau dur des journalistes indociles, le régime cubain distille encore ponctuellement quelques coups de griffe au moindre faux pas. Ainsi, un journaliste ayant la « mauvaise » habitude d’alimenter le site nuevaprensa.org, a été arrêté fin octobre. Après 72 heures de détention, délai maximum pour une garde à vue selon la loi cubaine, il a été remis en liberté non sans avoir au préalable accepté de signer une déclaration dans laquelle il s’est engagé à ne plus exercer d’activités journalistiques.
Une presse étrangère sous surveillance
Si le régime castriste est bien trop préoccupé par son image à l’étranger pour réserver un tel sort à la presse internationale présente à La Havane, il ne manque pas d’user d’un arsenal de pressions psychologiques constantes et savamment graduées, de la remarque gentiment critique sur tel ou tel écrit ou reportage, à la dénonciation dans la presse officielle cubaine, en passant par la convocation devant les autorités. Surtout, la surveillance policière constante, quoique relativement discrète, exercée sur tous les correspondants étrangers, n’épargne pas la vie privée des correspondants étrangers.
Selon Bertrand Rosenthal, correspondant de l’AFP à La Havane au début des années 90, « une importante structure de sécurité est là pour surveiller les correspondants ». « Quand on a besoin de se débarasser de quelqu’un, on ne l’attaque pas sur ses idées ou ses écrits mais sur sa personne : s’il est alcoolique, on peut organiser, mettre en scène et filmer une beuverie puis s’en servir contre lui », a ainsi pu constater le journaliste français.
L’expulsion du territoire cubain, mesure extrême, est devenue plus rare ces dernières années depuis que l’adoption d’une politique de visas plus restrictive la rend moins nécessaire.
Une île coupée du monde médiatique
Le recours à ces « méthodes douces » pour tenter de museler la presse internationale s’explique, outre les raisons d’image de marque, par le fait que l’information indépendante est inaccessible à l’immense majorité de la population cubaine. En effet, la presse internationale y est introuvable et les sites web d’information alternative, hébergés principalement aux États-Unis, sont inaccessibles - à l’exception des quelques initiés capables de se connecter clandestinement. Reste la presse officielle qui ne diffuse que des articles de propagande, choisis, revus et corrigés en fonction des intérêts idéologiques du régime. Le Département d’orientation révolutionnaire, qui dépend directement du Comité central du Parti communiste, est le maître d’œuvre de cette censure. Et le code « éthique » des journalistes officiels stipule clairement que « par son travail, [le journaliste] contribue à promouvoir le perfectionnement constant de notre société socialiste ». Cet isolement médiatique de Cuba a paradoxalement longtemps permis aux journalistes indépendants d’exercer leur activité plus ou moins librement, dès lors que leurs articles restaient inaccessibles aux Cubains.
Alors qu’ils n’étaient qu’une poignée au milieu des années 1990, les journalistes « libres » ont vu leur nombre se développer ces dernières années pour atteindre la centaine. Gagnant en nombre et en crédibilité, ces journalistes catalogués de « contre-révolutionnaires » ont sans doute fini par franchir la ligne rouge à partir du moment où leurs informations ont été relayées par les médias et agences de presse étrangers.
À l’heure où le régime tente de briser son isolement - simplement pour des raisons de survie - via le tourisme et l’ouverture aux investisseurs étrangers (surtout européens et canadiens), on observe en parallèle le déploiement d’une logique de répression qui touche l’intelligentsia locale, depuis les libraires jusqu’aux journalistes. Comme si Castro avait décidé de faire plonger avec lui tout un pays vers des abysses peuplés du bric-à-brac de l’histoire.

Sources : Le présent article repose essentiellement sur des articles tirés du site de Reporters sans frontières et consultables sur http://www.rsf.org

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