Les chiffres varient selon les sources, mais ils n’en sont pas moins effrayants : le sida et les maladies induites par cette affection tuent, au Zimbabwe, entre 2.500 [1] et 3.800 [2] personnes par semaine. Le taux d’infection par le HIV y est l’un des plus élevés au monde, sans pour autant atteindre celui du Botswana (près de 40 %). Les difficultés éprouvées par les malades pour obtenir un traitement adéquat ont fait chuter l’espérance de vie de façon dramatique : selon les Nations unies, celle-ci n’est plus que de 33 ans au Zimbabwe, contre 56 ans à la fin des années 1990.
L’épidémie de sida a commencé à se manifester dans ce pays au début de la dernière décennie. Là comme ailleurs en Afrique, les autorités ont mis du temps à réagir, préférant nier le problème. « Essayer d’étouffer le sujet du sida a été notre plus grande faiblesse », reconnaissait toutefois en 1998 le vice-président Simon Muzeda, en soulignant les conséquences de ce fléau sur « les jeunes hommes et femmes les plus productifs du pays ».
Cercle vicieux
La propagation du sida semble en effet avoir aggravé les difficultés auxquelles le Zimbabwe est déjà confronté, celles-ci empêchant les autorités d’apporter une réponse efficace à l’épidémie. Les pays d’Afrique australe ont dû faire face à une grave sécheresse en 1992 et de nombreuses familles d’agriculteurs, déjà fragilisées par cette situation, se sont vues privées de bras par le sida, ce qui a entraîné un recul de leur production de bétail, légumes et céréales. Désormais, la moitié de la population du Zimbabwe, qui compte 12,9 millions d’habitants, a besoin d’une aide alimentaire pour survivre. Le gouvernement du président Mugabe a voulu faire croire que le manque de pluies était à l’origine de cette crise, mais de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer son programme de réformes agraires.
Mal nourries, mal soignées, les personnes atteintes du sida voient leurs chances de survie réduites au minimum. Cette épidémie frappe les familles de plein fouet : d’après l’Unicef, le Zimbabwe compte pas moins de 600.000 orphelins du sida. Souvent contraints de quitter l’école, ils risquent à terme de sombrer dans une pauvreté dont ils auront le plus grand mal à s’extraire … et qui augmentera le risque, pour eux, de contracter à leur tour le virus HIV.
Dans les écoles et les prisons
L’ensemble de la société du Zimbabwe subit les conséquences du sida. Selon l’Association des enseignants du Zimbabwe (ZIMTA), les membres de cette catégorie professionnelle présentent, avec les policiers et les militaires, le taux d’infection le plus élevé de tous les groupes sociaux zimbabwéens. Le virus se propage également dans des prisons, suite à la promiscuité, la surpopulation et… les tabous qui entourent encore l’homosexualité ou à cause des agressions sexuelles entre détenus. Un rapport officiel datant de 2001 montrait que les établissements pénitentiaires du Zimbabwe abritaient alors 21.000 prisonniers, soit 5.000 de plus que leur capacité normale [3]. Au cours des trois années précédant la publication de ces chiffres, 1.051 détenus seraient morts du sida, selon le journal gouvernemental The Herald, et beaucoup d’autres auraient connu le même sort après leur libération.
Quant aux services de santé, ils sont tout simplement dépassés par les événements, d’autant que des conditions de travail décourageantes incitent souvent les médecins et les infirmières à s’expatrier en Afrique du Sud, en Australie ou aux États-Unis. L’association Zimbabwe Activists on HIV & Aids (ZAHA), créée cette année pour tenter d’apporter une réponse à la désastreuse situation sanitaire du pays, affirme que, sur les 2,3 millions de personnes infectées par le virus (seulement 1,82 million selon le ministre de la Santé), seules 1 % ont accès aux médicaments anti-rétroviraux. « La raison pour laquelle je vis avec le HIV depuis 8 ans est que je dispose de moyens financiers me permettant d’acheter ces médicaments. Mais ce n’est pas le cas de millions d’autres malades zimbabwéens », constate une femme d’affaires de 35 ans dans les colonnes du Zimbabwe Standard. Un peu d’espoir malgré la pénurie Disponibles dans quelques sites ’pilotes’, les anti-rétroviraux sont également délivrés par des ONG ou des organisations charitables actives au Zimbabwe. Ils demeurent toutefois rares dans les pharmacies et les hôpitaux publics du pays. Les médicaments réduisant les risques de transmission du HIV par une femme enceinte à son enfant sont quant à eux distribués dans 35 centres de santé. En outre, depuis 1999, les Zimbabwéens titulaires d’un emploi ’déclaré’ acquittent un impôt anti-épidémie correspondant à 2,4 % de leur salaire. Les sommes ainsi récoltées alimentent un fonds de soutien aux malades du sida. Ceux-ci reçoivent des médicaments qui les aident à lutter contre les infections opportunistes, et parfois de la nourriture, mais pas les traitements qui leur permettraient d’améliorer leur système immunitaire. L’an dernier, quelques faibles motifs d’espoir étaient pourtant apparus. En mai 2002, le gouvernement de Robert Mugabe avait déclaré l’urgence nationale à propos du sida, une mesure valable jusque fin 2008. D’après Médecins sans Frontières, cette action devrait permettre « aux Zimbabwéens d’avoir accès aux anti-rétroviraux génériques, même s’ils sont encore protégés par un brevet » [4]. Cette décision avait en effet pour objectif de mettre à la disposition de la population, dont le taux de chômage atteint les 70 %, des traitements anti-rétroviraux nettement moins coûteux (voir article p 4). Les associations qui tentent de faire entendre la voix des malades du sida, constatent cependant que l’accès aux anti-rétroviraux ne s’est pas vraiment amélioré depuis lors. Un désastre annoncé Les ravages du sida dans ce pays n’étonnent pas Nathan Clumeck, chef du service des maladies infectieuses à l’hôpital Saint-Pierre (Bruxelles) et professeur à l’ULB. « C’est seulement maintenant que les chefs d’État africains commencent à prendre conscience de la gravité de la situation », soupire-t-il, 15 ans après avoir tiré la sonnette d’alarme. Face à une épidémie qui semble « hors de contrôle » dans de nombreux pays africains, il rappelle l’importance de la prévention pour « stopper la progression du virus HIV parmi les populations non-contaminées » et prône la mise sous traitement des personnes déjà infectées. Cela se heurte toutefois à plusieurs obstacles. « Pour être capable de se protéger du virus, il faut être bien informé et aussi disposer d’une liberté de choix, ce qui n’est pas toujours le cas des femmes africaines dépendant de leur mari, ni des prostituées », souligne-t-il. « En Afrique, où règnent des crises sanitaires, sociales, économiques ou politiques, les conditions favorables à l’autonomie personnelle ne sont pas remplies ». D’autre part, même si un État réussit à se procurer des anti-rétroviraux bon marché, encore faut-il qu’un maximum de personnes porteuses du HIV puissent être traitées : cela implique la présence de médecins, d’infirmières, de laborantins… en nombre suffisant. Dans un pays où le taux de contamination s’élève à 34 % de la population active, d’énormes problèmes d’infrastructure ne manqueraient pas de se poser. Pour faire face à l’épidémie de sida en Afrique, « une mobilisation générale de la société est indispensable », affirme Nathan Clumeck. Ce qui implique non seulement « une volonté politique, mais aussi une cohésion du corps social ». Deux éléments qui semblent pour l’instant faire défaut au Zimbabwe.




