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Le signet utile

vendredi 30 mai 2003, par Yves André

Depuis trente ans, le Guide du Routard et le Lonely Planet gonflent les poches kangourou des touristes qui, en mal de dépaysement, sillonnent la planète de manière plus ou moins autonome. Comment ces deux « bibles » du tourisme alternatif conjuguent-elles info touristique et droits humains ?

Le Routard et le Lonely ne s’adressent plus, comme à leur début, aux seuls randonneurs désargentés à l’affût des bons plans pour économiser quelques piastres. Comme nous le dit Philippe Gloaguen, le très médiatique fondateur du Routard, la tranche d’âge des lecteurs est passée des 18-25 aux 18-45. Le secret de la longévité de ces deux guides s’explique sans doute par la fidélité du public des premières heures, aujourd’hui rejoint par leurs rejetons. Ce qu’on attend d’eux est qu’ils offrent un aperçu le plus complet et le plus large possible de la destination de voyage car ils sont bien souvent la principale sinon l’unique source d’information avant le départ. Et, en cela, ils ont un rôle éducatif majeur. À côté d’infos pratiques sans cesse réactualisées qui ont fait leur renommée, ils doivent faire prendre conscience aux lecteurs de l’incroyable diversité du monde. Leurs rubriques sont à peu de choses près les mêmes : histoire, géographie, économie, religion, contexte politique, économique ou religieux, us et coutumes…

Après leur lecture, le candidat doit être convaincu qu’à condition de respecter certaines règles et de suivre quelques recommandations, le monde lui est grosso modo accessible.

L’extension (géographique) des titres est d’ailleurs éloquente. «  À l’exception de l’Irak, de l’Afghanistan, de l’Algérie, de l’Albanie ... peu de destinations sont absentes de notre catalogue », nous dit Arno Lebonnois, Press et Promotion Manager au Lonely. «  Mais il n’est pas question de boycott. Si ces pays ne sont pas couverts, c’est parce qu’il n’est pas possible pour nos reporters d’y travailler en toute indépendance  ».

Philippe Gloaguen ne dit rien d’autre, mais il admet qu’il fut un temps où, pour des questions morales, son équipe et lui ont boudé le Chili, l’Argentine et l’Afrique du Sud.

Plus récemment, le Routard a conjugué geste citoyen et coup médiatique, en endeuillant par une couverture noire et blanche l’édition 2000-2001 du Routard consacré à l’Autriche. « Maintenir l’édition, c’était rappeler que tous les Autrichiens n’avaient pas voté Jorg Haider », explique Philippe Gloaguen

Formidable tribune

Qu’en est-il de la question des droits humains ? Depuis les années nonante, le Routard leur consacre une rubrique spéciale qui est le fruit d’un partenariat avec la Fédération internationale des Droits de l’Homme et la section française d’Amnesty International. L’angle d’approche est différent au Lonely Planet. « Plutôt que de faire l’objet d’une rubrique propre, la question des droits humains apparaît dans le texte chaque fois qu’elle peut compléter objectivement une information donnée au lecteur », explique Arno Lebonnois. À l’inverse du Routard, c’est aux reporters que revient le soin de rédiger ces compléments d’information et de les insérer là où ils les jugent nécessaires et pertinents. Pour Arno Lebonnois, cette méthode a l’avantage de rendre la question omniprésente dans l’ouvrage puisqu’elle est fréquemment abordée alors que dans le Routard, si elle n’intéresse pas le lecteur, il lui est toujours loisible de sauter le chapitre.

Les représentants des deux guides concurrents concèdent que le non-respect des droits humains n’est pas déterminant dans le choix d’une destination, au contraire de l’insécurité ou des risques sanitaires. Mais une chose est sûre, ces prises de position agacent les régimes incriminés. Pour preuve, la défense de ces valeurs a parfois valu aux rédacteurs des interdictions de séjour et même des interdictions de vente en Tunisie, au Mali ou en Chine.

Ces deux titres tirent actuellement à plusieurs millions d’exemplaires et touchent potentiellement autant de lecteurs. C’est dire la formidable tribune qu’ils sont pour les droits humains. C’est beaucoup mieux que votre Libertés ! qui en cette veille de vacances poursuit le même objectif, à la différence qu’il ne rentre dans une poche kangourou que plié en quatre ! Bonnes vacances.

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