« Mon plus cher souhait, sur le long terme, est un retour de la démocratie dans mon pays, affirme Thein, un scientifique birman de 60 ans, sur la terrasse d’une maison de thé du centre de Rangoon, la capitale de la Birmanie [1]. Mais à plus court terme, mon problème est d’être encore en vie la semaine prochaine. Et ça croyez-moi, avec un salaire de 6 euros par mois, c’est tout sauf une certitude. Alors, si je peux être guide pour un touriste durant quelques jours, ce sera une aubaine à ne pas rater ». Une aubaine partagée par les généraux au pouvoir : dès son arrivée à l’aéroport de Rangoon, seul point d’entrée dans le pays autorisé par la junte, chaque touriste doit changer au minimum 200 dollars américains en « Foreign Exchange Certificate » (FEC), une monnaie inventée par les militaires birmans. La valeur d’un FEC est en théorie équivalente au dollar, mais lorsqu’on le change pour obtenir des kyats (la véritable monnaie birmane, utilisée par tous), on en obtient 10 % de moins que lorsqu’on change un dollar. Ces 10 % de différence atterrissent directement dans la poche du gouvernement, qui utilise une série d’autres artifices pour tirer profit de la visite des touristes : droits d’entrées imposés sur les grands sites touristiques, taxes sur les établissements hôteliers, etc. Le gouvernement gère aussi à son profit une compagnie aérienne, des lignes de chemin de fer et des agences touristiques.
Il est donc impossible, pour le touriste visitant la Birmanie, de ne pas contribuer ne fût-ce qu’un peu aux rentrées financières du gouvernement, dont la moitié des dépenses est consacrée à l’armée (alors que le pays n’est soumis à aucune menace extérieure). C’est aussi la volonté de développer le tourisme qui est à la base de milliers d’heures de travail forcé imposé par la junte à la population : construction de routes, de lignes de chemin de fer, de ponts, etc. De nombreux habitants des sites touristiques (pagodes, monastères, stupas) ou historiques (comme Mandalay) ont été déplacés afin d’éviter qu’ils n’entrent en contact avec des étrangers. Toutes ces raisons expliquent pourquoi la plupart des associations de soutien à la Birmanie ainsi que la figure de proue de l’opposition démocratique, Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix en 1991, appellent à boycotter les voyages en Birmanie.
Certains opposants au régime estiment au contraire que le tourisme permet au peuple birman de briser son isolement, car celui-ci n’a accès ni aux médias internationaux ni à Internet. Il permet aussi à de nombreux Birmans d’être un peu moins pauvres. Qu’ils soient guides touristiques occasionnels comme Thein, vendeurs de nouilles dans la rue, chauffeurs de taxi, serveurs dans un restaurant ou autre, les Birmans vivent dans la misère résultant de la politique des dictateurs, et les quelques dollars amenés par un touriste lui permettent parfois d’envoyer ses enfants à l’école, de soigner une maladie ou, tout simplement, de se nourrir un peu moins mal. « Comme presque tous les employés de l’administration, je gagne 6 euros par mois, explique un chauffeur de taxi de Rangoon. Dès mon travail terminé, je loue donc une voiture pour faire le taxi toute la soirée. Dans les bons jours, je peux gagner 5 dollars en une soirée. J’aimerais quitter mon emploi au ministère pour être taximan à temps plein, mais le gouvernement interdit de démissionner dans les dix premières années de service ».
Alors… faut-il aller en Birmanie ou non ? Chacun se fera son opinion. Mais si vous décidez d’y allez, essayez en tout cas de verser le moins d’argent possible à la junte en évitant les voyages organisés (qui collaborent avec le régime), en ne fréquentant que les petits hôtels et restaurants (car ils ne sont sans doute pas liés aux généraux) et en n’empruntant pas les compagnies de transport gérées par le gouvernement. Ne placez pas les Birmans dans l’embarras en leur parlant de politique, ça pourrait être dangereux pour eux. Une bonne idée serait aussi de demander à votre agence de voyages ou à l’ambassade de Birmanie des informations sur le respect des droits humains dans ce pays… et de faire parvenir leur réponse à Amnesty International.





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