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Aventures sahariennes ou le choc des cultures

vendredi 30 mai 2003, par Karine Ancellin Saleck

Longtemps considéré comme un domaine réservé aux aventuriers de l’extrême ou aux scientifiques rêveurs, le Sahara suscite depuis quelques années un engouement touristique sans précédent. L’océan jaune et surtout ceux qui y vivent n’en sortent pas indemnes : aménagements destructeurs au nom du confort occidental, choc des cultures, diffusion du mirage de l’Europe prospère…

Akhibou est un guide hors pair, il a 40 ans et travaille en Mauritanie. Il connaît tous les coins et recoins intéressants du désert, aussi bien en Mauritanie, qu’au Mali, au Niger et dans le Sud algérien. Jeune, il y promenait ses troupeaux et est resté un marcheur imbattable. Il a une femme et plusieurs enfants. En dépit de ses talents et de sa connaissance du terrain, aujourd’hui Akhibou n’a plus qu’une idée en tête : partir en Europe. Comment cet homme si spartiate, si peu adapté au monde moderne et si amoureux de son désert en est-il arrivé à vouloir le quitter à tout prix ? Parce que les touristes qui viennent voir Akhibou lui font miroiter la magie de l’Occident et de la société de consommation. Et comme Akhibou veut le bonheur de sa famille, il imagine qu’en Europe il gagnera beaucoup d’argent et pourra offrir à sa femme les belles choses qui commencent à se vendre sur le marché d’Atar. Il espère également pouvoir faire soigner son neveu handicapé qui habite chez lui, et qu’il pourra faire soigner ses dents cariées. Il projette tous les rêves que lui ont fabriqués ses hôtes en vacances, car sinon pourquoi soigner ses dents ? Les nomades de la brousse ne perdent pas leurs dents et ne connaissent pas les dentistes. Mais lors des excursions en trekking ou à dos de chameau avec ses hôtes étrangers, Akhibou consomme un peu du Fanta ou du Coca-cola qu’il transporte. Il fume des Marlboro à longueur de journée. Alors, ses dents sont noires…

Le bonheur de ses hôtes

Akhibou est un expert du désert et il sait atteindre les plus belles grottes pour y admirer des gravures rupestres, il connaît les sites des fourneaux néolithiques où, en se baissant, on ramasse des objets qui datent d’environ trente mille ans. Les archéologues l’apprécient et ses autres clients aussi. Aucun site n’est encore protégé dans cette zone et les plus chanceux sont les premiers venus. Akhibou ne veut pas se poser la question de savoir s’il est juste ou non que des visiteurs repartent avec des pièces d’histoire millénaires. Il veut faire plaisir et se satisfait du bonheur de ses hôtes. Il accueille, entre autres, un groupe de passionnés de montgolfière et tous ces gens adorables à qui il a offert, selon les termes de son contrat, « un séjour extraordinaire » lui ont dit de venir les voir en Europe. Il a vu les photos et veut se lancer ; ils lui ont promis monts et merveilles. Malheureusement, il ne sait pas que s’il venait, personne n’aurait de temps à lui consacrer, et il ne sait pas lire, ni écrire autrement qu’en arabe. Pourtant, des Akhibou, le Sahara en fabrique de plus en plus chaque jour….

Les touristes qui viennent au Sahara sont déjà gavés d’une image d’Épinal qui leur a été vendue par leur agence touristique au départ. Ils veulent voir ces merveilleux hommes bleus, nobles et fiers. Au début c’était un tourisme exclusif réservé à une infime portion du gotha européen. Au cours des années 70-80, le Niger et le Mali ont développé des infrastructures touristiques, puis il y a eu la résistance des mouvements touaregs et la guerre. Tout a été détruit et le lot d’aficionados du désert s’est replié vers l’Ouest. Une nouvelle image politico-touristique du Sahara s’est développée. Après le traumatisme du rallye Paris Dakar qui déballait son infrastructure gargantuesque en distribuant des stylos bic aux populations et en fauchant quelques bergers et leurs bêtes sur son passage, les nomades se sont fait une idée totalement erronée des étrangers. La sympathie et l’hospitalité spontanées des premiers temps se sont muées en amertume puis en calculs sur des comptes en banques. Et maintenant, même les enfants de brousse demandent aux touristes « donne-moi stylo ».

VW touareg

L’attrait des nomades et tout particulièrement des Touaregs s’est popularisé en Europe, à tel point que Volkswagen vient de nommer son dernier 4 x 4 le Touareg : « le Touareg est un véhicule polyvalent qui fait penser non seulement à un véhicule tout-terrain, mais également à un break de sport luxueux », dit sa publicité. Les Touaregs ont protesté contre cette instrumentalisation de ce nom qu’ils ne revendiquent pas et qui porte selon eux le poids d’un héritage colonial. Ils se nomment Imazighen, « êtres libres » en tamacheq. Face à cet emballement touristique, les infrastructures d’accueil se sont développées dans des zones où des charters amènent les touristes directement d’Europe. Aujourd’hui, les opérateurs locaux sont légion dans tous les endroits célèbres comme Agadez, Tamanrasset ou Atar et ils se disputent la manne que représentent les charters qui atterrissent, selon le lieu, de 5 à 10 fois par semaine, pendant la saison touristique d’octobre à mars.

La concurrence est rude et elle joue dans le sens du confort, mais pas de l’authenticité et les lieux changent terriblement. Il faut des abris propres, des véhicules, de l’eau, de la nourriture pour satisfaire les besoins des visiteurs temporaires et une fois la saison touristique terminée la vie reprend son cours avec la chaleur harassante de l’été. Le revenu touristique n’est pas chiffrable dans les conditions de précarité qui existent encore actuellement. Tout est fait à la demande et le caractère aléatoire des arrivages touristiques, que ce soit pour des excursions, des retraites méditatives, des méharées (expédition à dos de dromadaire) ou autre, ne permet pas encore de parler de rente touristique. À l’inverse, les effets pervers de la pénétration d’un marché de consommation moderne, la construction de routes asphaltées, de garages, de pompes à essence, la rénovation d’aéroports et la distribution d’électricité sont visibles à l’œil nu. Les États sont débordés par ces engouements passagers des agences touristiques pour l’un ou l’autre lieu en vogue, et ils n’arrivent pas à contrôler quoi que ce soit. Rien à voir cependant avec tous les problèmes que va rencontrer Akhibou s’il se présente à l’une ou l’autre des frontières d’un État Schengen. D’ailleurs, il n’arrive pas à obtenir de visa, et c’est peut-être mieux ainsi, puisque personne ne l’attend.

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