La peur. Il y a d’abord la peur au féminin. Peur de s’opposer à un père qui veut la marier de force à un homme qu’elle n’aime pas alors qu’elle en aime un autre, peur d’être proscrite parce qu’elle est divorcée, peur d’aller au hammam parce que sa cicatrice au ventre, des femmes pourraient croire que c’est une césarienne et qu’elle n’est pas mariée, peur du père, peur du mari, peur du frère, peur de l’ancien élève qui est peut-être passé du côté des tueurs, peur des tueurs.
Il y a aussi la peur au masculin. Peur du déshonneur si votre fille a perdu sa virginité, même si c’est à la suite d’un viol, peur du chômage qui bloque l’avenir, peur des rires moqueurs des femmes, peur des voisins et peur des inconnus, et puis toujours, peur des tueurs.
Quant à la révolte, elle est dans les cœurs, mais la peur empêche de passer à l’acte. La vieille femme dont le mari vient d’être assassiné, crie aux hommes du village « Maintenant vous êtes tous là, mais hier quand ils sont venus, j’ai appelé au secours et il n’y avait personne. ». « La peur est dans le cœur de l’homme », lui répond un voisin gêné. « Le courage aussi est dans le cœur de l’homme », rétorque la vieille.
Rachida est institutrice à Alger. Elle est belle, amoureuse, elle voudrait être heureuse, elle n’a rien d’une militante. Mais un ancien élève, passé du côté des islamistes tire sur elle quand elle refuse de déposer une bombe dans l’école où elle travaille. Elle en réchappe et va, avec sa mère, se réfugier au village, à l’ombre rose des bougainvilliers, là où les figuiers sentent si bon. Elle y reprend son métier d’institutrice, mais la terreur la suit et la tenaille. Quand un groupe islamiste armé attaque le village, elle n’arrivera à vaincre cette peur et à survivre qu’en sauvant un enfant abandonné au cours de la panique et en se cachant avec lui. Le lendemain, quelques enfants arrivent à l’école, un à un, en traversant le village dévasté. L’école est saccagée, mais Rachida est là, qui les attend. Le film se termine donc sur des images d’espoir auxquelles il faut avouer qu’on a un peu de mal à croire. Mais y a-t-il une autre solution ? La réalisatrice, elle aussi, n’a dominé sa peur qu’en se mettant au travail.
La séance terminée, il faut sortir du cinéma, sécher ses yeux, retrouver les pavés de Paris, la vie tranquille, loin des massacres. Trois femmes s’attardent, silencieuses, près de l’entrée. Je m’approche d’elles.
Vous êtes algériennes ? Comment avez-vous pris ce film ?
Comme la vérité. Notre vérité. Celle de tous les jours.
Les tueurs se disent islamistes ?
Qui n’ont rien compris à l’islam. Et puis, c’est ce qu’ils disent. Ils viennent aussi pour voler, pour piller, pour violer. On nous tue et personne ne fait rien.
On ne voit pour ainsi dire pas les forces armées dans ce film. Pourquoi ?
Parce qu’elles ne sont jamais là où il faudrait. Quand elles arrivent, c’est toujours trop tard. Il y en a même qui disent…
Et elles se taisent.
On se tait beaucoup dans l’Algérie d’aujourd’hui.




