Prévu pour réguler l’immigration clandestine en provenance du Mexique et d’Amérique Centrale, l’Opération Gatekeeper s’est traduite par l’édification d’un nouveau mur et se caractérise par des conséquences dramatiques au plan des droits humains et des vies humaines.
Un « mur de berlin » hi-tech
Les effectifs de la patrouille frontalière (Border Patrol) sont passés de 980 agents en 1994 à près de 2000 agents en 2002 pour le seul secteur de San Diego, sur les 9500 placés tout au long de la frontière avec le Mexique. Le premier mur établi avec des surplus de la guerre du Golfe de 1991 a été renforcé par un deuxième mur, structure de piliers métalliques infranchissable d’environ 65 km de long. Pour la seule zone frontalière entre San Diego et Tijuana, le premier mur mesure près de 25 km et le second près de 13 km. Les technologies les plus performantes sont utilisées pour détecter les candidats à la traversée : détecteurs infra-rouges, détecteurs de chaleur et caméras viennent renforcer les patrouilles présentes à tout moment du jour et de la nuit.
Chaque année à San Ysidro, 60 millions de personnes et 20 millions de voitures passent la frontière. Chaque jour 40.000 Mexicains passent légalement la « linea » pour travailler aux Etats-Unis et à l’inverse plusieurs milliers d’habitants de San Diego se rendent à Tijuana pour travailler dans les maquiladoras. Paradoxalement, l’intense activité économique qui se développe entre les deux villes n’a pas fait pas disparaître la frontière. L’Opération Gatekeeper l’a rendue encore plus présente par le déploiement des patrouilles et des technologies de surveillance. Depuis le début de l’Opération, le nombre d’arrestations des candidats au rêve américain a diminué de façon drastique. En 2001, plus de 110.000 personnes ont été appréhendées pour tenter la traversée sans documents entre San Diego et Tijuana : c’est 76% de moins qu’en 1995 ! Le prix des passeurs (coyotes) a quant à lui augmenté de 500 US$ à environ 2000 US$ par personne.
Le problème reste intact
Ces chiffres sont avancés par l’INS et la Border Patrol comme marques du succès de l’Opération Gatekeeper et du déclin des traversées clandestines dans la région frontalière. Pourtant, ces agences font omission des dramatiques conséquences humaines liées à l’édification du mur ainsi que des mesures de reconduite à la frontière menées de façon le plus souvent expéditive, en dépit des lois.
En réalité, la militarisation de la région San Diego-Tijuana a provoqué un déplacement des flux migratoires. Le nombre d’appréhensions de « clandestins » s’est démultiplié à l’Est de la frontière. En Arizona par exemple, le nombre d’appréhensions est passé de 250.000 à 530.000 personnes ! La militarisation de la zone San Diego-Tijuana a provoqué un accroissement des tentatives de traversée dans les régions arides où de nombreuses personnes meurent de déshydratation, d’hypothermie ou d’accidents dans les canyons. Le nombre de morts à la frontière s’est dramatiquement accru. Depuis le début de l’opération, selon les chiffres officiels, 2200 personnes ont péri principalement dans les zones désertiques d’Arizona et du Texas. Pour des ONG comme Raza Rights Coalitions [1] et American Friends Service Committee [2], il est probable que ce nombre soit grandement sous-évalué. D’autres organisations ont décidé de placer des stations d’eau principalement au Texas, afin de secourir les personnes qui se perdent dans ces zones désertiques. Ce programme est très critiqué par la Border Patrol : « c’est donner un espoir aux gens qui pensent qu’ils trouveront une station d’eau sur leur chemin, et leur faire croire à une sécurité qui n’existe pas ». Pour les organisations, c’est une nécessité vitale de pallier aux dangers pris par les migrants qui se trouvent forcés de traverser dans des régions où ils risquent leur vie, du fait de la militarisation de la frontière.
En outre, l’Opération Gatekeeper s’est aussi accompagnée de mesures de renvoi à la frontière expéditives. Les personnes arrêtées sont rarement informées de leur droit et signent en général un document permettant le renvoi immédiat à la frontière. Il est très difficile de recueillir des données sur les différentes violations des droits humains et discriminations existantes. Plusieurs organisations réclament la possibilité de visiter les centres de rétention et d’expulsion. Face au refus et à l’opacité des procédures, elles doivent tenter de contacter les personnes expulsés au Mexique à Tijuana pour collecter leur témoignage, et d’abord gagner leur confiance…
Témoignage
La traversée de Mario
Du côté mexicain, sur les barrières métalliques entourant l’aéroport, sont alignées des croix. Des centaines et des centaines de croix sur lesquelles sont inscrits les noms ou la mention « inconnu » des 2200 personnes mortes en tentant de s’approcher du rêve américain. Y sont aussi écrits l’âge et la région d’origine (Guerrero, Oaxaca, Jalisco, Sinaloa…) ou le pays d’origine (Salvador, Guatemala, Honduras…). Les candidats à la traversée sont majoritairement des hommes, jeunes et en bonne condition physique, beaucoup plus rarement des femmes ou des mineurs.
Mario, originaire de Jalisco, 15 ans, a vu toutes ces croix à Tijuana avant de tenter sa chance en mars dernier. Il a été arrêté trois fois avant de parvenir à traverser la frontière. « La première fois, je suis passé à la nage, depuis la plage de Tijuana. Quand ils m’ont arrêté, j’étais trempé et ils m’ont fait passé toute la nuit avec d’autres personnes qui nageaient en même temps que moi. Ils nous ont enfermés dans une cellule et ont mis l’air conditionné toute la nuit, sans qu’on puisse se sécher. La seconde fois, j’ai essayé de passer par les montagnes, plus à l’est, au Texas je crois. Je ne pouvais pas payer de passeur. J’ai juste suivi un groupe, vers quatre heures du matin, on n’avait pas marché trente minutes que la patrouille nous a refoulés. La troisième fois c’était la pire. On était quatre hommes, j’étais le plus jeune. On ne connaissait pas le chemin. On s’est perdu dans le désert. Pendant trois jours on a erré, on n’avait plus d’eau, plus de nourriture, j’ai cru mourir. La patrouille nous a arrêtés et renvoyés au Mexique. On était déjà de l’autre côté, on ne le savait même pas ! Je me suis demandé, pendant ces trois jours, ce qui allait m’arriver. Mais de toute façon, c’est la mort ici ou la mort là-bas, non ? Je n’avais plus d’argent pour rentrer à Jalisco, et pour y trouver quoi ? Alors j’ai recommencé et Dieu m’a aidé. Je suis passé. »





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