« Pendant la guerre russo-japonaise de 1903, douze soldats russes se trouvent dans une tranchée en première ligne. Parmi eux, un petit Juif. (Notez que, dans cette veine, le Juif est toujours « petit »). L’officier qui les commande les réunit : « Soldats, je viens d’être informé que la position qui nous fait face est tenue par douze Japonais. Nous allons l’attaquer. Il y aura un Japonais pour chacun. Si nous l’emportons, vous aurez droit à une permission exceptionnelle. »
En réponse, un immense cosaque moustachu sort des rangs et proclame :
Mon capitaine, je me charge de descendre deux Japonais.
Alors, le petit juif dépose son fusil, observant :
Dans ces conditions, vous n’avez pas besoin de moi. »
Dans le recueil où il rapporte cette histoire [1], l’auteur jugeait nécessaire de préciser : « L’héroïsme du soldat israélien a mis fin à la légende du Juif pleutre ». Il ajoutait : « Le soldat juif a maintes fois prouvé son courage même lorsqu’il servait un régime qui n’était pas particulièrement clément envers ses frères ». Ça ne devait pas être avec beaucoup d’enthousiasme. Dans la comédie musicale Le Violon sur le Toit [2], on demande au rabbin s’il existe une prière spéciale pour le Tzar. En effet : « Que Dieu protège le Tzar et qu’il le garde loin de nous ». Par contre, s’il s’agit de se battre pour soi-même, tout change.
D’ailleurs, entre les Juifs de la diaspora et ceux d’Israël, tout change aussi. Dans un essai daté de 1968 [3], Marc Hillel rapportait cette conversation qu’on pouvait entendre, disait-il, à tous les coins de rue :
« - Merveilleux, formidable ! Votre fils n’a pas du tout l’air d’un Juif !
Et votre, fille, alors !… Regardez-moi ce petit nez, ces yeux bleus, ces cheveux blonds !
Ah, ces gosses israéliens ! De vrais goyim. »
Le trait est sans doute forcé, mais les théoriciens du sionisme entendaient bien bâtir en Palestine un Juif nouveau qui serait l’antithèse du méprisable Juif de ghetto courbant l’échine… et se moquant de lui-même. Le peuple qu’il s’agissait de forger en Terre promise travaillerait la terre de ses mains, alors qu’il était cantonné ailleurs dans les activités mercantiles. Il parlerait l’hébreu rocailleux et viril, et plus le yiddish, cette langue impure. Et il serait capable de se battre pour lui-même au lieu de quémander la protection des puissants.
Conséquence de cette mutation alchimique : la disparition progressive en Israël de ce merveilleux humour juif [4], né de la combinaison d’une situation d’infériorité qu’il fallait dépasser et d’une tradition religieuse et culturelle particulière maîtrisant remarquablement le paradoxe [5]. Bien sûr, l’humour n’a pas disparu en Israël. Simplement, il ne produit plus qu’une piquette très ordinaire, alors que l’humour juif fut et reste un grand cru dans la production humoristique. Quelques perles, pourtant, surnagent, surtout quand l’Israélien se retrouve en contact avec d’autres populations : touristes, immigrants… ou Palestiniens. Petit florilège.

- Caricature de Michel Kichka (Israël) diffusée sur Channel 2 (Jérusalem). Tiré de « Un nouveau monde ? D’un siècle à l’autre, 330 dessins de la presse étrangère ».
« En visite en Israël, le général De Gaulle demande à pouvoir se recueillir sur la tombe du soldat inconnu. On le conduit devant une pierre tombale où il lit, stupéfait, l’inscription : Moshé Katz, cordonnier, 1927-1960.
C’est une mauvaise blague ?
Pas du tout, mon général. Je vous assure que monsieur Katz, que tout le monde ici connaissait comme cordonnier, était tout à fait inconnu comme soldat. »
« Un touriste américain visite une ferme dans le Neguev. Le propriétaire lui fait visiter sa propriété.
Vous voyez l’olivier, devant vous, à 200 mètres environ. C’est la limite de mon domaine.
L’Américain sourit :
Chez moi, au Texas, quand je veux faire le tour de ma propriété, je monte le matin dans ma voiture et le soir, je ne suis pas encore arrivé au bout.
Je vous comprends. J’ai aussi une voiture de ce genre. »
« Un vieux Juif vient d’immigrer d’Union soviétique. On l’interroge.
Comment était la situation économique là-bas ?
On ne peut pas se plaindre.
Et le logement ?
On ne peut pas se plaindre.
Et l’antisémitisme ?
On ne peut pas se plaindre
Dans ce cas, pourquoi vous êtes venu ?
Parce qu’ici, on peut se plaindre. »
« - Tu vois, Ilan, ce pays, c’est nous qui l’avons fait. Cette route, c’est mon père qui l’a tracée et goudronnée. Et tous ces bâtiments, cet hôpital, cette école, c’est aussi lui et ses compagnons qui les ont bâtis.
Dis Papa, Grand-père, il était arabe ? »





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