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L’humour comme arme

Yvette Turlings, rédactrice à Radio Nederlands Service International

jeudi 3 avril 2003

Des blagues sur les autorités, très courantes dans les démocraties occidentales, deviennent au Myanmar un motif de torture et de poursuites. La satire de Par Par Lay et de Lu Saw, deux comiques, a été « récompensée » par le régime des généraux birmans de sept ans de prison.

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« Les Frères Moustache », U Pa Pa Lay et U Lu Saw en 1996 © Private.

Mandalay, Myanmar - « Les Frères Moustache existent depuis plus de trente ans  », raconte Lu Maw dans le sombre petit théâtre familial. Aux murs, des posters de représentations et des marionnettes fabriquées main ainsi qu’une grande photo des Frères en compagnie de la combattante pour la liberté et prix Nobel Aung San Suu Kyi. C’est étonnant car chaque expression de sympathie pour cette héroïne nationale représente un danger au Myanmar. Étant donné que Lu Maw est le seul qui connaît l’anglais, c’est lui qui parle. Il a écrit tous les mots difficiles sur un morceau de papier pour être sûr que je le comprenne bien. Il est content de pouvoir raconter son histoire car, plus le groupe sera doté de reconnaissance, plus il deviendra difficile pour les militaires de les épingler.

Lu Maw : « Le 4 janvier 1996, le jour de l’indépendance du Myanmar, Aung San Suu Kyi, chef du Parti national démocrate (PND) a donné une grande fête à Rangoon. Elle avait loué nos services pour une représentation. Il y avait quelque deux mille spectateurs, parmi lesquels beaucoup de touristes et quelques généraux. D’avance, nous avions décidé que nous n’éluderions pas les blagues sur la politique. Nous en avions inventé à peu près mille, sur l’enseignement, le travail forcé, la junte militaire qui refuse de transmettre le pouvoir au PND après les élections et ainsi de suite... C’était dangereux, mais nous n’avions pas peur des conséquences. Nous étions jeunes et combatifs. Cependant, par précaution, la moitié du groupe était resté à la maison. Moi aussi : il fallait quand même quelqu’un pour prendre soin de nos familles si les autres étaient arrêtés ».

La représentation a connu un grand succès et le groupe est retourné sans encombre à son domicile de Mandalay, situé au Nord du pays.

Lu Maw : « À Rangoon, le régime n’osait pas nous toucher car là, tous les yeux étaient braqués sur nous  ». Une fois de retour à Mandalay, les choses ont mal tourné. «  Il était minuit lorsque les services secrets militaires ont fait irruption. Toute la troupe a été arrêtée et interrogée. Ils nous ont frappés, nous ont empêchés de dormir et nous ont laissés des heures durant debout immobiles. J’ai été entendu dans une pièce sombre pleine de militaires. Je ne pouvais distinguer les visages parce qu’ils m’envoyaient une forte lumière dans la figure. Ils me bombardaient constamment de questions : Qui était notre chef ? Qui inventait les blagues ? Étions-nous membres d’une organisation ? Lorsque ma réponse ne plaisait pas, j’étais frappé violemment à mains nues sur les oreilles. Ils m’ont fait asseoir sur une chaise sans dossier avec des pieds si longs que je n’atteignais pas le sol, et m’ont forcé à rester assis bien droit pendant des heures. Mon dos faisait terriblement mal, mais si je bougeais, j’étais frappé. Mon frère et mon cousin ont également été torturés. Ils ont écrasé des mégots sur le corps de Par Par Lay. Nous avons été détenus durant deux semaines. Alors ils ont libéré tout le monde sauf Par Par Lay et Lu Saw. Ils ont été transférés à la prison  ».

Il s’en est suivi un procès d’opérette contre les deux comiques qui a duré deux mois et a connu un énorme succès populaire. L’accusation était la suivante : « exercice d’activités politiques », une violation de la Loi de prévention des situations d’urgence.

Aung San Suu Kyi a voulu venir en train à Mandalay pour témoigner, mais l’armée l’en a empêchée en décrochant son wagon.

Les comiques ont été condamnés à sept ans de prison et transférés à Kyein Kranka, un camp de travail à cinq cents kilomètres de Mandalay. Pour la famille, une distance gigantesque car les routes birmanes sont mauvaises et les transports publics lents et chers.


Lu Maw : « Jusqu’alors, seuls des criminels ayant commis des actes graves étaient enfermés à Kyein Kranka où les conditions de détention étaient affreusement mauvaises. Mon frère et mon cousin sont les seuls à avoir eu la jambe attachée à une chaîne et un boulet. Ils ont été forcés à fendre des pierres. Ils dormaient dans des maisonnettes de bambou qui n’offraient pas de protection contre les pluies diluviennes. Ils ont attrapé la malaria et la dysenterie, mais il n’y avait pas de médicaments ».

Amnesty adopte les Frères Moustache.

Lu Maw : « Bien vite, une opération d’écriture s’est mise en route. Grâce aux milliers de lettres des membres d’Amnesty, Lu Saw et Par Par Lay ont été transférés après deux mois dans une prison « ordinaire ». Ils y ont passé encore cinq ans et demi, en partie en cellule d’isolement pour de longues périodes. Durant toutes ces années, personne n’a pu les voir, même pas leurs épouses. Entre-temps, je devais faire bouillir la marmite pour nos familles. Le groupe s’est séparé et j’ai commencé à donner des représentations à domicile où venaient beaucoup de touristes  ».

Durant toutes ces années, Amnesty a continué à mener campagne. Lors de son quarantième anniversaire, six prisonniers politiques parmi lesquels les Frères Moustache ont été sélectionnés comme « dossiers ultra prioritaires ». Des groupes d’Amnesty dans neuf pays se sont investis intensivement pour leur libération. Ils ont utilisé toute la publicité possible, au moyen de gardes placées auprès des ambassades birmanes, de représentations à leur profit par de célèbres collègues comiques, et des actions d’écriture. Ainsi, ils ont obtenu que les Frères ne soient pas oubliés.

En 1998, Amnesty a organisé avec Body Shop l’action « Mettez votre empreinte », la plus importante action-consommateurs jamais organisée en faveur des droits humains. Les clients des Body Shop en Grande-Bretagne et en Irlande pouvaient signer une pétition pour la libération de Par Par Lay et de Lu Saw au moyen de l’empreinte de leur pouce. Avec les empreintes rassemblées, l’artiste Chris Robinson a fabriqué ensuite deux portraits grandeur nature des Frères. Ceux-ci ont été exposés lors du cinquantième anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l’homme.

Lu Maw, fier : « Cette même année Amnesty International a désigné Par Par Lay comme prince des prisonniers. Nous avons obtenu de plus en plus d’attention de la part de l’étranger. Pour cette raison, il devenait de plus en plus difficile aux militaires de nous faire quelque chose ». La pression étrangère a porté ses fruits : le 15 juillet 2001, la junte militaire a enfin libéré les comiques.

Lu Maw : « Tout Mandalay s’était rassemblé dehors pour les féliciter, les rues aux alentours de notre maison étaient pleines. Les militaires ont fait des photos et des enregistrements vidéo de ceux qui étaient là. Le soir, nous nous sommes produits à la maison. La maison était encerclée par deux cents membres des services secrets militaires, et, au premier rang, il y avait cinq militaires avec des appareils photo et des caméscopes, tout juste à côté d’un certain nombre de politiciens du PND. Nous avons fait ce que nous faisons toujours : nous produire. Je regardais ces militaires tandis que je racontais des blagues sur la corruption de la police de la circulation et je me sentais fier. Après chaque représentation, nous demandons une participation de mille Kyats (environ 1,30 €) à chaque visiteur et j’ai encaissé tout aussi soigneusement ce montant de la part de ces militaires du premier rang. Le lendemain soir, ils y étaient de nouveau et cela continua ainsi pendant onze soirées d’affilée. Le douzième soir, trois militaires sont venus arrêter Par Par Lay. Il fut emmené chez le colonel Tin Tun. Celui-ci a obligé mon frère à signer une déclaration promettant de ne plus nous produire devant des touristes. Sinon, ils allaient épingler toute la famille. »

Le soir venu, il y avait un certain nombre de touristes devant la porte.

Lu Maw : « Que devions-nous faire, annuler la représentation ? Évidemment, non. Nous nous sommes produits tout simplement ! Mais à cause des peines de prison que Par Par Lay et Lu Saw ont purgées et grâce aux actions que des organisations comme Amnesty International ont menées en notre faveur, nous sommes devenus tellement connus que le colonel n’a pas osé mettre sa menace à exécution. En lieu et place, le gouvernement a défendu à tout le monde de louer nos services pour des représentations, ce qui fait que nous ne pouvons plus voyager. Maintenant, nous nous produisons dans notre salon et y recevons le plus possible de touristes. Nous les laissons faire connaissance avec la culture birmane, mais racontons aussi des blagues sur l’injustice qui règne ici. Évidemment, c’est dangereux. Aujourd’hui, cela va bien, mais demain, je n’en sais rien. Je n’ai pas peur. Je veux la liberté d’expression et la démocratie. Nous devons nous battre pour l’obtenir ».

Traduit du néerlandais par Anne Lowyck

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