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Interview du Haut Commissaire aux droits humains Sergio Vieira de Mello

« Irène Khan devra me mettre à mal de temps en temps ! »

Willem Offenberg

mercredi 2 avril 2003

Il a en commun avec Irène Khan, secrétaire générale d’Amnesty International, une carrière humanitaire. Tous deux considèrent les vingt ans qu’ils ont passés au Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCNUR) comme un fabuleux tremplin pour le poste qu’ils occupent actuellement. « Nous sommes de vieux et bons amis, mais elle devra me mettre à mal de temps en temps pour être crédible ! »

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Photo de Sergio Vieira De Mello lors de l’accord de paix au Timor Oriental. Mars 2000 © D.R.

Le nouveau Haut Commissaire aux droits humains des Nations Unies, qui a succédé à l’Irlandaise Mary Robinson en septembre dernier, n’a pour ainsi dire raté aucune crise humanitaire. Il était présent au Soudan, à Chypre, au Mozambique, au Pérou, au Liban, dans les Grands Lacs et au Kosovo. Cet élégant quinquagénaire, de nationalité brésilienne, a aidé les boatpeople vietnamiens à revenir au pays, a été impliqué dans le déminage du Cambodge et est intervenu en Bosnie en tant qu’envoyé de l’ONU. Plus récemment, il a joué un rôle clé dans la transition du Timor Oriental vers l’indépendance.

Il y a une certaine méthode dans la folie des Nations unies : Annan désigne un diplomate silencieux et un vétéran onusien pour succéder à une Robinson qui ne mâchait pas ses mots.

Sergio Vieira De Mello : Mary Robinson a été une fabuleuse Haute Commissaire, mais elle avait son style et moi le mien. Nos priorités sont proches et en gros les mêmes. Peut-être dans mon cas, avec une plus grande insistance sur les activités de terrain parce que je suis convaincu que c’est au niveau national que nous pouvons vraiment faire la différence.

Je crois à la diplomatie silencieuse parce que je crois aux résultats. Je suis convaincu des mérites de la diplomatie silencieuse parce qu’elle est souvent plus efficace que de faire publiquement la leçon à des états membres.

Votre approche pour établir les droits humains est plus pratique ?

Je pense qu’on peut dire cela. L’assistance technique et la coopération devraient être mon fort.

L’assistance technique, par exemple une aide pour rédiger une constitution dans un état membre, n’est pas un réel succès.

Non, pas encore. Notre équipe aura à définir les régions où notre intervention peut apporter une réelle valeur ajoutée. J’entends par là pas seulement une aide aux commissions nationales des droits humains, aussi importantes qu’elles puissent être, mais également un soutien à toutes ces parties de gouvernement où les droits humains doivent constituer la préoccupation majeure : Que pouvons-nous faire pour promouvoir des régimes où les droits humains sont une priorité nationale ? C’est cela qui m’intéresse, y compris les pays qui sont sur la liste noire. Spécialement dans ces pays-là... Pas uniquement pour que ces pays nous soutiennent, mais aussi pour qu’ils deviennent conscients de leurs propres droits. C’est ce que nous avions l’habitude d’appeler dans les années 60 et 70 au Brésil : promouvoir la « consciensciao », éveiller la conscience, pourvoir les gens de la conscience des droits humains. Pas seulement dans l’abstrait mais aussi les rendre conscients de leurs propres droits individuels et collectifs, et les aider à chercher à redresser la situation lorsque ces droits sont bafoués. C’est notre stratégie ambitieuse et agressive de communication. Nous devons expliquer aux États-Unis - ou à certaines circonscriptions des États-Unis, où je pense qu’il y a une grande part d’ignorance à propos des Nations unies - ce que nous représentons.

Est-ce que le 11 septembre a changé votre vision du monde ?

Il existe un danger que Samuel Huntington (auteur du bestseller « A Clash of Civilizations » ndlr) pourrait avoir raison. Certains d’entre nous espéraient croire ou croient toujours qu’il se trompe. Nous devons accepter qu’il y a un problème, bien que nous n’ayons pas atteint le choc des civilisations, ne me comprenez pas mal. Mais le danger est bien là. Je vais tenter de prendre une initiative qui devrait mener à une meilleure compréhension entre le monde islamique et l’Occident. Par le dialogue et par, je l’espère, une modernisation de la loi islamique et de la charia.

À mon humble avis, si l’on ne s’attelle pas à la question des Territoires occupés de Palestine, cette tentative sera un échec. Je vois ce problème comme le centre des difficultés. Il est à la base du désaccord croissant entre le monde arabe et l’Occident. Si nous ne nous attaquons pas aux racines, y compris aux aspects négatifs de la globalisation, la stratégie offensive que nous menons va conduire à un interminable combat.

Comment s’opposer à des mesures antiterroristes qui affectent l’opposition légale dans beaucoup de pays ?

J’avais pas mal de doutes sur l’importance des précautions prises pour la cérémonie d’indépendance du Timor oriental, avec la présence de VIP comme Megawati Sukarnoputri (la présidente d’Indonésie, ndlr) et l’ancien président des Etats-Unis, Bill Clinton. Je craignais un attentat terroriste, n’auriez-vous pas eu la même crainte ? C’était une occasion idéale pour attaquer une grande foule de dignitaires et réussir un bon coup. Après de longues consultations, j’en suis venu à la conclusion que ce n’était pas nécessaire. Un renforcement des contrôles était suffisant.

Dans un contexte plus large avec de grandes communautés étrangères, je pense que les leaders ont raison de craindre pour leur vie. On peut adopter des mesures exceptionnelles sans affecter les droits humains des individus et des communautés, comme c’est le cas, je le crains, dans certaines démocraties occidentales, mais aussi dans des pays moins démocratiques. Je me trouve donc devant ce dilemme, je comprends l’intensité de la peur et le besoin de prendre des mesures préventives, tandis qu’en même temps je ne comprends pas pourquoi il faut aller aussi loin que le font certains gouvernements en ciblant certaines catégories d’individus. Ce qui, je le pense, nous rappelle les âges sombres du siècle dernier lorsque les gens étaient étiquetés parce qu’ils appartenaient à une minorité donnée et étaient considérés comme criminels ou comme suspects.

Trouvez-vous que la Commission des droits de l’homme des Nations unies est, depuis le 11 septembre, prise en otage par ceux qu’on appelle les « Etats voyous » ?

Je pense que c’est plus complexe que cela. Je crois que la Commission se trouve à la croisée des chemins. Il est manifeste que la question d’Israël constitue un facteur important. N’oubliez pas que la dernière session a coïncidé avec l’attaque israélienne contre le camp de réfugiés de Jenin. Cela a donc exacerbé le climat à la Commission. Il y a beaucoup d’autres caractéristiques au fonctionnement de la Commission, la dynamique est une cause de préoccupation. Je n’ai jamais de ma vie assisté à une session, mais j’ai entendu dire que la dernière a été la pire. Je pense que cela peut être corrigé. Je vais continuer à travailler dur avant la nouvelle session (mars-avril 2003) afin de réaliser un travail préventif avec le bureau sortant et le bureau prochain, probablement sous la présidence de la Libye.

P.-S.

(Traduit de l’anglais par Anne Lowyck) Interview reproduite avec l’autorisation de « Wordt Vervolgd », la revue de la section néerlandaise d’Amnesty International. L’interview est consultable dans son intégralité sur www.libertes.be

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