Accueil du site > S’informer > Notre magazine « Le Fil » > Libertés ! (Archives) > Les anciens numéros > 392 Numéro de Mars 2003 > Mouvement > Emprisonné pour avoir dénoncé la corruption dans l’armée

Maroc

Emprisonné pour avoir dénoncé la corruption dans l’armée

Propos recueillis par Denis Grégoire

lundi 3 mars 2003

Condamné à deux ans et demi de prison pour avoir dénoncé dans le journal Le Monde la corruption qui régnait au sein de son unité, un capitaine de l’armée de l’air marocaine, Mustapha Adib, a, grâce à une mobilisation internationale, été relâché en mai 2002. Il était de passage à Bruxelles le 19 décembre dernier. Il a pu enfin rencontrer ses amis du Groupe 30 (Bruxelles) qui l’ont soutenu pendant son incarcération. « Libertés ! » a tenté avec lui de faire le point sur le processus de démocratisation, initié par Mohammed VI lors de son accession au trône.

Libertés ! : Quand vous avez été condamné, Mohammed VI était déjà à la tête du pays. Faut-il en conclure que les avancées démocratiques restent homéopathiques ?

Mustapha Adib : les changements n’ont pas encore atteint les aspirations de la population marocaine. Bien sûr, des décisions fortes ont été prises telles que la destitution de Driss Basri, le retour d’Abraham Serfaty ou la libération du cheik Yassine [1]. Mais dans la vie quotidienne de la population, bien des obstacles subsistent. Par exemple, le statut de la femme n’a pas encore vu le jour, des tribunaux d’exception existent toujours. Le code de la presse vient d’être révisé, mais il n’est pas à la hauteur des espoirs des journalistes et des Marocains.

Si la torture n’est désormais plus systématique dans les commissariats de police, les agents de l’État n’ont pas encore intégré la donnée « droits humains » dans leurs modes de formation et de travail. Surtout, le Maroc fait face à un manque de cadres dirigeants compétents.

Quel est le poids de l’armée aujourd’hui dans la société marocaine ?

Officiellement, l’armée n’intervient pas dans les sphères politique et économique. Mais en coulisses, le poids des hauts dirigeants militaires reste important. À titre d’exemple, le chef du bureau marocain de l’agence France-Presse aurait été expulsé du pays à la demande de l’armée. On sait aussi que les militaires détiennent des licences de pêche en haute mer. Au moment où l’Europe n’a plus le droit de pêcher dans les eaux territoriales marocaines, l’armée continue à tirer profit de la vente du poisson.

Vous avez été condamné à la suite de la parution d’un article dans Le Monde, quelle est la situation de la liberté de la presse au Maroc ?

Par rapport au début des années ’90, on sent un élargissement du champ de la liberté de la presse. Mais certaines règles tacites à ne pas transgresser subsistent. Aujourd’hui, un journaliste qui écrit un article accusant un ministre d’avoir dilapidé, voire détourné, l’argent du contribuable risque d’être emprisonné. Un signe ne trompe pas : chez nous, le code de la presse s’appelle le code pénal de la presse. Des peines privatives de liberté continuent donc à peser sur le travail journalistique.

Après votre remise en liberté, vous avez décidé de militer en faveur des droits humains et de vous engager en politique.

Face aux nombreux défis à relever par le Maroc, j’ai décidé de militer dans un parti politique de gauche. La réforme de la justice représente un énorme chantier auquel il faut s’atteler sans plus attendre car, si on veut combattre la corruption, il ne faut pas déférer les corrompus à une justice elle-même corrompue. Si on veut combattre l’impunité, on ne va pas confier les tortionnaires à une justice incompétente et partiale. Il faut aussi s’attaquer à l’analphabétisme, à la pauvreté qui provoque un taux de criminalité trop élevé, ainsi qu’à l’émigration de jeunes, notamment de nombreux universitaires, à cause du chômage.

Sans votre aide, nous ne pouvons rien. Faites un don. Maintenant!

Notes

[1] -Driss Basri, ministre d’État chargé de la Sécurité puis de l’Intérieur depuis 1974, et considéré comme le « Premier ministre occulte » d’Hassan II, parce qu’incontournable dans les grands dossiers, a été limogé par le jeune roi Mohammed VI en novembre 1999.
- Abraham Serfaty, célèbre prisonnier politique qui, après dix-sept ans de détention au Maroc, puis huit années d’exil en France, a été autorisé par Mohammed VI à rentrer au pays fin septembre 1999.
- Abdessalem Yassine, fondateur du mouvement d’opposition islamique Justice et Bienfaisance, a pu recouvrer sa liberté de mouvement en mai 2000, après onze années passées en résidence surveillée.

1 Message

  • Je salue le courage et la lucidité du capitaine Adib. Le Maroc, plus que jamais, a besoin de gens intègres comme lui.
    Il a évoqué les mesures nécessaires à prendre pour que notre pays assiste à la réalisation des aspirations des citoyens, mais peut-il y avoir une véritable réforme tant que le religieux et le pouvoir demeurent intimement mêlés ? Pour éviter l’instrumentalisation du religieux et éviter des drames tel que celui des actes de terrorismes de Casablanca, ne devrait-on pas avoir le courage aussi de limiter le religieux à la sphère de l’individu ?
    T. Fili

    Répondre à ce message

Répondre à cet article

Focus

e-Boutique

A l'agenda

Emprisonné pour avoir dénoncé la corruption dans l’armée

« mai 2012 »
L M M J V S D
30 1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31 1 2 3
 

Pays par pays