Libertés ! : Quand vous avez été condamné, Mohammed VI était déjà à la tête du pays. Faut-il en conclure que les avancées démocratiques restent homéopathiques ?
Mustapha Adib : les changements n’ont pas encore atteint les aspirations de la population marocaine. Bien sûr, des décisions fortes ont été prises telles que la destitution de Driss Basri, le retour d’Abraham Serfaty ou la libération du cheik Yassine [1]. Mais dans la vie quotidienne de la population, bien des obstacles subsistent. Par exemple, le statut de la femme n’a pas encore vu le jour, des tribunaux d’exception existent toujours. Le code de la presse vient d’être révisé, mais il n’est pas à la hauteur des espoirs des journalistes et des Marocains.
Si la torture n’est désormais plus systématique dans les commissariats de police, les agents de l’État n’ont pas encore intégré la donnée « droits humains » dans leurs modes de formation et de travail. Surtout, le Maroc fait face à un manque de cadres dirigeants compétents.
Quel est le poids de l’armée aujourd’hui dans la société marocaine ?
Officiellement, l’armée n’intervient pas dans les sphères politique et économique. Mais en coulisses, le poids des hauts dirigeants militaires reste important. À titre d’exemple, le chef du bureau marocain de l’agence France-Presse aurait été expulsé du pays à la demande de l’armée. On sait aussi que les militaires détiennent des licences de pêche en haute mer. Au moment où l’Europe n’a plus le droit de pêcher dans les eaux territoriales marocaines, l’armée continue à tirer profit de la vente du poisson.
Vous avez été condamné à la suite de la parution d’un article dans Le Monde, quelle est la situation de la liberté de la presse au Maroc ?
Par rapport au début des années ’90, on sent un élargissement du champ de la liberté de la presse. Mais certaines règles tacites à ne pas transgresser subsistent. Aujourd’hui, un journaliste qui écrit un article accusant un ministre d’avoir dilapidé, voire détourné, l’argent du contribuable risque d’être emprisonné. Un signe ne trompe pas : chez nous, le code de la presse s’appelle le code pénal de la presse. Des peines privatives de liberté continuent donc à peser sur le travail journalistique.
Après votre remise en liberté, vous avez décidé de militer en faveur des droits humains et de vous engager en politique.
Face aux nombreux défis à relever par le Maroc, j’ai décidé de militer dans un parti politique de gauche. La réforme de la justice représente un énorme chantier auquel il faut s’atteler sans plus attendre car, si on veut combattre la corruption, il ne faut pas déférer les corrompus à une justice elle-même corrompue. Si on veut combattre l’impunité, on ne va pas confier les tortionnaires à une justice incompétente et partiale. Il faut aussi s’attaquer à l’analphabétisme, à la pauvreté qui provoque un taux de criminalité trop élevé, ainsi qu’à l’émigration de jeunes, notamment de nombreux universitaires, à cause du chômage.





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