
- Une patrouille de défense civile à un check point dans la région de Barillas, à Huehuetenargo. 1987 © Joe Fish
Les Accords de paix de 1996 ont permis la mise sur pied de deux « commissions vérité », chargées de faire la lumière sur les crimes commis pendant la trentaine d’années de guerre civile. La Commission de Clarification Historique (CEH en 1999), issue des accords entre le gouvernement et la guérilla, et la Récupération de la mémoire historique (REMHI en 1998), initiée par l’archevêché de Guatemala Ciudad, sont arrivées à la même conclusion : 93 % des crimes contre la population civile ont été commis par les forces armées, les patrouilles d’autodéfense civiles (PAC) et les commissaires militaires. Leurs rapports décrivent, avec des détails atroces, les tortures et les massacres dont furent victimes les populations mayas, les étudiants, les syndicalistes, les juges intègres et les témoins de massacres au cours de la « sale guerre ».
Implacables pour l’armée, les deux documents n’ont pourtant pas permis d’initier dans le chef du gouvernement et des institutions guatémaltèques un véritable processus de questionnement, susceptible de conduire le pays sur la voie de la justice et de la réconciliation. En dépit de l’arrivée au pouvoir en janvier 2000 d’Alfonso Portillo, rien ou presque n’a changé. Et pour cause, le nouveau président n’est-il pas issu du même sérail politique que Rios Montt, l’ex-chef de l’Etat putschiste, initiateur de l’ « Opération terre brûlée » [1], qui préside aujourd’hui le Congrès !
Le président Portillo ayant immédiatement nommé des généraux à d’importants ministères, il n’y a aucun doute quant au véritable maître du jeu.
Pour Rigoberta Menchú, Prix Nobel de la Paix, « le gouvernement Portillo signifie une rupture dans la transition vers la paix, un véritable retour en arrière… » [2]. On comprend dès lors que l’État de droit est pour ainsi dire inexistant au Guatemala. La corruption, l’injustice et l’impunité règnent en maîtres.
La corruption
« Dans notre société, des agents de l’État ont tissé un vaste réseau secret, voué à mettre le plus possible d’obstacles au fonctionnement de la justice » [3], estime un groupe d’études guatémaltèque. Ce qui conduit à une grave situation d’impunité, les criminels et les corrompus étant convaincus qu’ils n’auront jamais à rendre compte de leurs actes.
Les moindres rouages de l’État et du monde des affaires sont atteints à tel point que l’on parle de « l’Etat Mafia », une alliance inquiétante entre les secteurs traditionnels de l’oligarchie, des hommes d’affaires, des éléments de la police ou de l’armée et des criminels connus, le tout souvent lié au grand banditisme international et à certaines multinationales.
Tous coopèrent lors de négoces « noirs », cachés ou illégaux, tels que la drogue, les armes, le blanchiment d’argent, le vol de voitures, les rackets d’adoption d’enfants, le kidnapping contre rançon, la coupe illégale de bois précieux, la vente d’animaux rares, etc. Pour conserver leurs profits colossaux et leurs privilèges, ces secteurs n’hésitent pas à éliminer ceux qui pourraient constituer une menace pour leurs intérêts, qu’il s’agisse d’un concurrent (on tue ou torture un membre de sa famille), d’un juge (les menaces l’obligent en général à s’enfuir à l’étranger) ou de tout un village (on organise des massacres). Très souvent, le travail sale est réalisé par des groupes liés aux forces de sécurité qui exigent leur part du butin.
L’injustice
Selon une enquête de la mission des Nations unies, installée au Guatemala pour vérifier le respect des accords de paix, 88 % des Guatémaltèques croient qu’il n’existe aucune justice dans leur pays. Ils ne sont pas les seuls : l’ensemble des organisations de défense des droits humains (y compris Amnesty) estime que le système judiciaire est au bord de la faillite.
Au Guatemala, système judiciaire et ingérences du gouvernement, des forces armées ou de l’establishment national sont indissociablement liés. Selon le CEH, « le système judiciaire a été très affaibli par le modèle de sécurité nationale et par sa tolérance ou même sa participation directe à l’impunité… En ignorant et en cachant les violations des droits humains les plus fondamentaux, la justice n’a plus rempli son rôle de protection de la personne contre l’État. Cette impunité est devenue un des principaux mécanismes de génération et de continuation d’un climat de terreur » [4].
De janvier 2000 à janvier 2003, le nombre de menaces et d’agressions physiques contre des juges, ou des témoins et leurs familles, dépasse la centaine. Plusieurs témoins importants, un avocat et un juge, ont tout simplement été assassinés…
L’échec de la réforme tentée en 1999 est surtout le reflet d’un manque criant de volonté politique. On ne s’en étonnera pas : tant que le pays sera dirigé par un ancien militaire dictateur qui place ses comparses civils et militaires dans les rouages d’un État profondément corrompu, les promoteurs de l’impunité feront tout pour qu’elle perdure.
L’impunité
Alors que les responsabilités pour les 600 massacres commis pendant la « sale guerre » sont clairement établies, on peut compter sur les doigts d’une main le nombre de militaires ou de patrouilleurs civils condamnés. Et quand des juges courageux font leur boulot, les plus hautes instances judiciaires viennent au secours des militaires. La cour d’appel guatémaltèque a ainsi annulé en octobre dernier toutes les condamnations prononcées dans l’affaire du meurtre de Monseigneur Gerardi.
Courageux, il faut en effet l’être au Guatemala quand on se met au service de la justice et de la lutte contre l’impunité.
Ainsi, le 5 décembre 2002, le procureur général du Guatemala, Carlos David Argueta De León a été agressé. Les enquêtes dont il est chargé portent à la fois sur des affaires des droits humains fortement médiatisées et sur la participation présumée de hauts responsables de l’État au crime organisé. Une semaine plus tard, un militant des droits humains a lui aussi été la cible de coups de feu à l’issue d’une réunion sur la « disparition » d’Antonio Pop Caal, un avocat défendant les droits des indigènes, disparu depuis octobre. À chaque fois le ministre de l’Intérieur a minimisé l’affaire.
Dans le procès pour l’assassinat de l’anthropologue Myrna Mack, onze juges ont refusé de continuer la procédure. D’autres, craignant pour leur vie, ont choisi de prendre le chemin de l’exil. Certains juristes se voient également harcelés devant la justice, poursuivis et placés en détention de courte durée.
Alors que les défenseurs des droits humains dressent un bilan alarmant de l’année 2002, l’État-Major Présidentiel (EMP), un corps d’élite supposé veiller sur la sécurité du président mais accusé de nombreuses exécutions sommaires, et dont les Accords de paix avaient prévu la dissolution pour 1998, a vu son budget doubler au cours de la défunte année.
Une partie des crédits provenant du Secrétariat de la paix (créé pour surveiller la mise en œuvre des accords) et une autre du ministère de l’Agriculture, de l’Élevage et de l’Alimentation.
De leur côté, les deux généraux qui se sont succédé au ministère de l’Intérieur ont fait des déclarations accusant les militants des droits humains « de vouloir créer le chaos et de déstabiliser le pays ». Et de prévenir ces personnes et leurs ONG « qu’elles pourraient bien un jour être attaquées par des patriotes », un discours qui rappelle la guerre froide et un appel ouvert et officiel à l’agression.
Au Guatemala, toute personne qui défend le respect des droits humains est en danger de mort…
Source : Guatémala :Un héritage fatal. Impunité pour le passé et retour des violations des droits humains, rapport Amnesty International, n° Index : AMR 34/001/2002.




