Des Chiliens, victimes de la dictature de Pinochet ; des Tutsis dont la famille a été décimée lors du génocide de 1994 ; des Tchadiens marqués à vie par la dictature de Hissene Habré ; des Palestiniens, survivants du massacre de Sabra et Chatila ; des Birmans, exilés d’un pays écrasé par une junte dont la brutalité ne décourage pas certains industriels. Des Ivoiriens, mais aussi des Belges...
Qu’ont-ils en commun ? C’est simple. Ils s’en remettent tous à une justice internationale, eux qui, après tant d’années, ne peuvent plus espérer que justice leur soit rendue dans le pays même où elle a été bafouée.
Ces procès, c’est en Belgique qu’ils pourraient se dérouler. Les victimes dans leur grande majorité espèrent, non pas obtenir la vengeance, « car combien d’années de prison vaut la vie d’une mère ? », mais « que la justice leur soit donnée », que leurs souffrances soient reconnues et, si peu que ce soit, réparées. Libertés ! a rencontré plusieurs victimes et essayé de comprendre ce qui motivait leur plainte devant les tribunaux belges.
L’inlassable quête de justice des victimes rwandaises « Révéler la réalité des crimes commis est aussi signifiant que châtier leurs auteurs... C’est ce devoir de mémoire que la justice internationale est soucieuse d’accomplir. Pour les victimes, et les survivants, cela demeure la priorité des priorités... C’est à eux que je songe en m’adressant à vous. Pour les venger ? Mais non... Si l’on met toutes les souffrances des victimes d’un côté de la balance, combien d’années de prison faudrait-il mettre de l’autre pour faire l’équilibre ? » Ces mots d’Elie Wiesel, prononcés au nom des victimes lors du procès Milosevic, Bernadette, Tutsie rwandaise rescapée du génocide, et son mari Pierre y ont trouvé l’écho de ce qui les poussait, eux-mêmes, à porter plainte.
Pas plus que Wiesel, Bernadette et Pierre ne pensent à venger les leurs. Rien, hélas, ne leur rendra la vie. Et sans doute, ne parviendra-t-on jamais à identifier, arrêter, juger tous les coupables ; encore moins tous les responsables des crimes perpétrés. Mais comme pour tous ceux qui se sont regroupés dans le Collectif des parties civiles (CPC), c’est pour la mémoire des leurs qu’ils ont déposé plainte et poursuivent leur action en justice. Quelle mémoire ? Celle de ceux qu’ils aiment, celle qui les hante. La mère de Bernadette, par exemple, si bonne que tous ses voisins l’appelaient Maman. Des centaines d’autres victimes, qui s’étaient réfugiées comme elle dans l’évêché ou la paroisse de Kibungo, et dont les corps sans vie ont protégé leur petit neveu qui, lui, a survécu. Ou encore la mémoire du peuple rwandais dans son ensemble, et particulièrement de ces Tutsis qu’on traitait « comme de la mauvaise herbe » depuis tant d’années ? « Lors du premier procès relatif au génocide en Belgique, celui des quatre de Butare au printemps 2001, on a entendu cette chose extraordinaire : quatre Hutus déclarés coupables de la mort de Tutsis. Pour nous, c’est une chose extraordinaire, incroyable, après toutes ces années de discrimination qui ne pouvaient aboutir qu’à un génocide. Ma famille n’est plus là, et n’entendra pas ces mots. Mais moi bien. »
Pour Bernadette, ce procès a été d’autant plus important que le jury était composé de Belges, sans préjugés. Et que les droits de la défense étaient bien respectés. « Savoir que les dossiers avancent agit comme une libération mentale. Quand un dossier comparable à celui qui concerne les êtres qu’on a perdus aboutit, il y a une assimilation qui se fait », confirme Martine Beckers, dont la sœur, le beau-frère et les enfants ont été massacrés au Rwanda.
Cela fait neuf ans que cette Belge mène une lutte sans relâche pour que justice soit rendue. Un parcours long, parsemé d’obstacles qui n’ont jamais pu venir à bout de sa combativité. « Si en neuf ans on passe par des étapes différentes, une chose ne change pas, c’est le souvenir qui reste insupportable », confesse celle qui a décidé de vivre son deuil dans la révolte.
« En tant que personne, quand on est submergé par le chagrin, ça demande un effort gigantesque de déposer plainte et de suivre un dossier qui prendra des années avant d’aboutir à un procès ». Surtout, si l’on doit surmonter d’autres obstacles : « Beaucoup de Rwandais veulent tourner la page. Je comprends leur choix parce que c’est trop dur. Il faut être dans une situation de vie confortable pour faire cette démarche. Si vous devez entamer une procédure de demande d’asile, trouver un logement et de quoi vivre, il est pratiquement impossible de faire ces démarches ».
Rechercher la justice : un « devoir moral »

- Une militante chilienne pour les droits humains et mère d’un disparu est éjectée d’une réunion du Congrès chilien qui a eu lieu à Valparaiso le 21 juin 2000. Lors de cette réunion, plusieurs militants des droits humains avaient scandé des slogans demandant que justice soit rendue aux victimes du régime de Pinochet © Claudia Daut/Reuters
Depuis l’affaire Pinochet, les plaintes déposées par les réfugiés chiliens ont eu une valeur et une symbolique particulièrement fortes. Victor et Alessandro sont deux réfugiés chiliens arrivés en Belgique en 1977, après avoir réchappé aux camps de prisonniers.
Lidia, la femme de Victor, s’est souvent déplacée jusqu’à sa prison, malgré les dangers qu’elle encourait. « Je n’aurais jamais osé faire ce qu’elle a fait quand j’étais en prison. Rien que se déplacer pour venir me voir, c’était déjà extrêmement dangereux. À l’époque, ce sont les femmes de prisonniers qui ont été le plus durement confrontées au système ! », s’exclame son mari, toujours admiratif, trente ans après.
Soledad, la femme d’Alessandro, fait partie du premier groupe de six Chiliens qui a, en 1998, déposé plainte contre Pinochet devant la justice belge. Une manière pour elle d’exorciser son passé chilien. Son premier mari, le père de ses enfants, avait été arrêté en octobre 1973 et fusillé le même mois.
« Jusqu’alors, je ne pouvais pas porter plainte, dénoncer. Je n’ai jamais voulu effacer ce qu’il s’était passé, mais je ne savais rien, je n’avais pas de nom, rien ! Après 28 ans en Belgique, je pouvais enfin faire ce qui était mon devoir moral, je le sentais bien. Et le gouvernement belge m’a aidée dans cette tâche. Après, j’ai eu beaucoup d’espoir. Pinochet allait être jugé, en Belgique ou en Espagne. Je le croyais et quelle déception de voir comment les choses ont tourné ! »
À la question de savoir si, sachant que ces procès des principaux militaires chiliens n’auront sans doute jamais lieu, c’est l’absence de jugement ou le manque de punition des coupables qu’ils regretteront le plus, Soledad répond sans hésiter : « Les deux. Quand on a été touché comme cela, on se dit : Comment est-il possible qu’un humain torture, assassine, et puis qu’il continue à vivre tranquillement sa vie ? Ce que je veux, c’est qu’ils reconnaissent qu’ils sont coupables. C’est la mémoire. Aujourd’hui, il n’y a plus de frontières pour la justice, on est tous des hommes »




