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Jusqu’où peut aller la cruauté ?

L’exploitation des mendiants handicapés

dimanche 1er décembre 2002, par Anne Lowyck

Quel automobiliste à l’arrêt à un feu rouge n’a rencontré l’un ou l’autre mendiant handicapé exhibant le plus visiblement possible son handicap pour exciter la pitié ? Qui n’a pas détourné le regard ? Qui n’a pas, gêné, gratouillé quelques euros pour les tendre à l’un de ces malheureux ? Qui ne s’est pas posé de questions sur cette nouvelle forme de mendicité, d’où sortent ces mendiants et comment ont-ils abouti sur les trottoirs de la ville ?

Rullo, un Tzigane roumain de 35 ans environ, bossu et handicapé aux yeux, à la limite du handicap mental, est arrivé en Belgique via Amsterdam de façon tout à fait illégale et sans papiers en devant payer son billet de transport, mais avec la promesse d’une opération au dos et aux yeux. Il écume les carrefours bruxellois depuis 6 ans et doit rapporter un maximum d’argent à son « patron », sinon il se fait battre. Quand il en parle, dans un français plus qu’approximatif, ses yeux expriment l’épouvante.

Dragan, Tzigane lui aussi, la cinquantaine, intelligent, était contremaître dans l’industrie de la construction en Roumanie. Un accident du travail l’a privé de ses jambes. Il rencontre un « ami » qui lui propose de l’emmener en Belgique pour y recevoir, dans un premier temps, un fauteuil roulant électrique et ensuite, des prothèses pour les jambes. En arrivant ici, on lui confisque son passeport et on le dépose aux abords d’une église où il est obligé de mendier et de remettre tous ses gains à son « ami ». Lui aussi reçoit des coups s’il ne rapporte pas assez. Après un certain temps, il en a assez et s’enfuit à Paris puis à Rome où il mendie pour son propre compte. Sans succès. Il revient à Bruxelles où il reprend sa vie de misère sous l’égide de son « protecteur ». Cela fait deux ans qu’il a quitté la Roumanie.

Les deux compères font connaissance et deviennent compagnons d’infortune. Chaque jour, ils sont déposés sur le trottoir le matin avec la menace de coups si la recette n’est pas suffisante. Chaque soir, ils sont ramenés dans leur taudis. « Je « travaille » parfois quatorze heures par jour », confesse Rullo, devant la caméra du journaliste Michel Peremans, qui a réalisé un reportage sur le sujet pour la VRT, la télévision publique flamande.

« Retrouver sa dignité »

« Ils profitent de notre handicap parce que nous ne pouvons rien contre eux », reconnaît pour sa part Dragan. « Ils sont terrorisés par ce qu’ils appellent la mafia tzigane, constate le journaliste flamand, mais un beau jour, n’en pouvant plus, ils décident d’aller se confier à la police pour échapper à leurs tortionnaires ».

Généralement, la police les envoie à l’association Payoke à Anvers (Association qui s’occupe en majeure partie de victimes de la traite des êtres humains) qui les place dans une maison pour femmes totalement dépourvues de commodités pour accueillir des handicapés. La plupart reprendront le chemin de Bruxelles pour y être logés dans une cachette à l’abri de leurs anciens « patrons ». Ils n’y restent pas non plus. On finit par perdre leur trace. Nul ne sait où ils sont. « On peut espérer qu’ils ont retrouvé une dignité ». Pour Eric Van der Sypt, substitut au Parquet de Bruxelles, leur témoignage aura au moins permis d’arrêter leurs exploiteurs.

« Cela fait deux ou trois ans qu’ils arrivent ici. Leurs papiers sont en règle. Il n’y a plus de visa obligatoire pour les Roumains depuis le 1er janvier 2002. Ils sont accueillis par des Roumains et soumis immédiatement à des violences, entassés dans des taudis, obligés de mendier et de remettre leur récolte qui va jusqu’à 200 euros par jour. C’est une vraie histoire de gros sous », analyse le magistrat.

Que faire ? La mendicité n’est pas interdite en Belgique. Ils sont en séjour légal, ce qui n’empêche pas la police de les ramasser dans la rue, non pour les interpeller, mais pour essayer de les aider et pour, grâce à leur témoignage, identifier et arrêter les responsables. Le plus souvent, ils ne veulent pas être aidés. Ils ne veulent pas être déclarés victimes de la traite des êtres humains, faute de structures pour les accueillir. Surtout, souvent ils préfèrent se taire car ils ont peur des représailles.

Qui sont-ils ? En grande majorité ce sont des Tziganes roumains, jeunes ou vieux, illettrés ou handicapés physiques au bord du handicap mental, très souvent issus de la campagne. Bref, des victimes toutes désignées de la cruauté et de l’appât du gain de quelques exploiteurs sans scrupules, Tziganes eux aussi… Combien sont-ils ? « Actuellement une dizaine à Bruxelles » selon le substitut bruxellois, « mais il y a une mobilité extrême et ils sont déplacés de ville en ville. »

Il y a actuellement deux ou trois affaires en cours d’instruction sur lesquelles rien ne filtre. Secret de l’instruction oblige. Deux ou trois commanditaires ont été condamnés l’an dernier à des peines de trois à cinq ans. Bien que modeste, une première étape a été franchie.

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2 Messages de forum

  • > Jusqu’où peut aller la cruauté ? Le 3 juin 2003 à 08:43 , par Daria-Ana Pîrvu

    Je suis roumaine. Et je suis handicapée moi aussi. Heureusement pour moi, je mène une vie decènte. Mais pour comprendre ce qu’il se passe avec ces gens qui arrivent de n’importe où, quelques lignes ne suffissent pas.
    J’assume tous les commentaires des gens qui me disent :
    « -Ah ! Vous êtes roumaine ? Il y a plein des Tzigans qui méndient à Bruxelles et puis tous ces handicapés !! »
    Qu’est-ce que je pourrais répondre ? En effet, qu’est-ce les gens attend comme réponse de ma part ?
    Je ne sais pas ;moi-même, je n’en ai pas encore trouvé.
    La seule chose que je pourrais faire, c’est de leur proposer d’échanger une journée de leur vie contre une de ces« sales tipes ».
    Deugelasse, hein ???
    On en réparlera après, juste pour faire un court debreefing. C’est à la mode, non ?

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    • > Jusqu’où peut aller la cruauté ? Le 10 juin 2003 à 10:47 , par Brian May

      Bonjour,

      Notre article n’a pas pour but de faire la lumière sur les handicapés en général, fussent-ils roumains... Nous avons seulement cherché à évoquer un problème qui, dans le cadre de notre dossier « l’esclavage » de notre magazine en ligne, Libertés !, est de plus en plus présent en Europe et nottament en Belgique. Ce reportage avait pour but de décrire et donner aux lecteurs des élements pour mieux comprendre ce qu’on peut appeler une traite d’êtres humains.

      Brian May
      Secrétaire de rédaction de Libertés !

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