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Échange travail contre identité

dimanche 1er décembre 2002, par Claire Alexandre

Réseaux de l’ombre, nombre incalculable d’anonymes venus de force ou librement goûter au travail en Europe. Pas de fers aux pieds des travailleurs clandestins, seule une identité confisquée qui dresse les murs de leur prison invisible.

Dans l’obscurité, des doigts courent sur des kilomètres de tissu et la machine qui les emploie règle le tempo. Les heures s’écoulent en mois. À la clé de cet avilissement, pas de salaire. Juste un matelas. L’histoire avait pourtant bien commencé. Une rencontre, la promesse d’une vie meilleure pour toute la famille. Une lourde somme à payer, toutes les économies, direction le travail et le luxe occidental. Visa, patron, maison, salaire, tout sera présent à l’arrivée. Le transport coûte plus cher que prévu. Le visa n’est pas encore prêt. Logement provisoire et petits services à rendre. Le ton change. Les mots sont vides. Le mécanisme est lancé. L’identité, confisquée.

Des vêtements à confectionner dans l’urgence incessante, des plats à préparer à la chaîne inlassablement, des salles à nettoyer, des réparations à exécuter, le sale boulot dont on ne veut pas, ou qui, fait par quelqu’un d’autre, coûterait cher. Tout ce qui se fait dans l’ombre et qui se vend en plein jour, aux vitrines des magasins, sur les marchés, dans les assiettes.

Albanais, Chinois, Roumains, Polonais, Slovaques, Ukrainiens, Turcs, Biélorusses,… Impossible d’estimer à combien s’élève le nombre de travailleurs clandestins. La menace de représailles, d’expulsion, de coups, paralyse ces hommes et femmes réduits à l’esclavage à quelques rues de chez nous.

Pourtant, une législation existe. En 1995, à la suite d’une Commission d’enquête parlementaire, une loi a été adoptée visant à réprimer et à abolir la traite des êtres humains et la pornographie enfantine. À la suite de cela, trois centres d’accueil spécialisés voyaient le jour. Pag-Asa à Bruxelles, Surya à Liège et Payoke à Anvers (il existait depuis 1988). Trois centres spécialisés qui assurent une protection et un accompagnement social, administratif et juridique aux victimes.

« Les libérer de leurs craintes »

Comme l’explique Anne Vauthier, responsable de Pag-Asa, « les centres servent de relais entre l’état d’exploitation et le retour à une vie plus ou moins normale ». « L’exploitation économique, c’est-à-dire tout ce qui est travail clandestin, que ce soit dans la restauration ou le textile, est minoritaire. Cela ne signifie pas que ce type de réseau soit en régression. Seulement, les statistiques pour ce secteur sont très difficiles à réaliser ». Si l’on se réfère aux chiffres de 1999, l’exploitation dite économique a pris plus d’importance et est passée de 20 % (période 1995-1998) à 26 %. En 2002, le nombre réduit de victimes fait forcément baisser les témoignages et donc le démantèlement possible de filières. À Bruxelles, la sensibilisation au problème est assez relative. Au contraire de Liège, où l’auditorat du travail s’est attelé ces dernières années à traiter majoritairement des affaires concernant la restauration et le travail clandestin. « Il s’agit, explique Nadine Meunier, magistrat à l’auditorat du travail de Liège, d’arriver à convaincre les victimes de témoigner contre leurs employeurs, malgré les menaces qui pèsent sur elles. Il faut les libérer de leurs craintes. Et puis, reste le plus difficile : mener l’affaire à son terme pour aboutir à des condamnations. »

Malgré les menaces, certains témoignent. « Il est parfois pire pour eux de rentrer au pays, commente Anne Vauthier, la honte du retour serait trop lourde à porter. Beaucoup ont laissé leurs familles endettées. » Et puis, surtout, la Belgique délivre des titres de séjour et des permis de travail aux étrangers, victimes de la traite des êtres humains afin de renforcer les possibilités d’enquête approfondie et de donner l’occasion aux victimes de témoigner aux différents procès. Ces titres ne sont pas attribués d’office, mais au bout de trois phases. Les centres n’accueillent donc que des victimes ayant reçu un ordre de quitter le territoire dans les 45 jours. Durant cette période, celles-ci doivent quitter le milieu de la traite, accepter d’être accompagnées par le centre et décider de porter plainte. Si la plainte est déposée, la deuxième phase s’amorce. Un permis de travail de 3 mois est accordé, tandis que la procédure judiciaire suit son cours. Si elle aboutit, la victime reçoit un permis de séjour de 6 mois renouvelable et un permis de travail de type B.

Une procédure périlleuse puisque la condamnation n’est pas systématique et les vengeances courantes. Du cas par cas, de l’anonymat à l’identité rendue, des distances encore longues.

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