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Paroles

Leila raconte

Propos recueillis par Cécile Rolin

novembre 2002

Leila, une femme de Tchétchénie, était récemment de passage aux Halles de Schaerbeek. Une de ces femmes venues pour témoigner au nom des siens du sort de ses compatriotes. Elle était jeune, belle, blonde et racontait dans un français coloré la vie dans la guerre. Elle parlait avec volubilité, comme si elle avait peur d’être interrompue et réduite au silence. Ecoutons- la !

« Le froid est terrible en hiver et l’hiver est long. Plus une maison n’a de vitres à ses fenêtres et on n’a presque plus rien à brûler. Les Russes ont coupé tous les arbres de la ville et aux alentours et ils nous vendent le bois. Et puis aussi il y a la peur. La peur d’être tué mais aussi de disparaître. Surtout les hommes. Les Russes les enlèvent. Plus un homme jeune ne sort seul. S’il doit absolument le faire, il demande à une femme de l’accompagner. J’en connais un, il est sorti avec une voisine. Les Russes les arrêtent. « Qui est cette femme ? » demandent-ils. « C’est ma femme » répond l’homme. « Alors si c’est ta femme, embrasse-la », disent les Russes. Il faut savoir que c’est une demande terrible pour des musulmans… mais la disparition aussi, c’est terrible. On parle de 18.000 familles où il y a des disparus. Dans chaque village, des hommes disent « Si tu me donnes 1000$, je retrouverai ton mari, ou ton fils ». La famille vend tout, mais bien sûr elle ne revoit jamais le disparu. C’était du chantage.

Il n’y a presque plus rien dans les magasins et au marché. Et puis il n’y a plus d’argent. Alors on en est revenu au troc, surtout du pétrole.

Notre malheur, c’est de vivre sur le pétrole. Tu creuses et tu remplis ton seau d’une essence très sale qui suinte. Les femmes ou les enfants vont la vendre ou l’échanger. C’est grâce aux femmes qu’on survit encore. Mais on n’a plus rien. Les écoles sont cassées. Dans les hôpitaux, il n’y a plus de médicaments, même pas de l’aspirine. Il faut l’acheter au marché noir. Il faut savoir que les soldats russes, ils restent trois mois en Tchétchénie. Alors, avant de partir, ils volent tout ce qu’ils peuvent. Ils arrivent dans ta maison avec des masques ou des cagoules. Et ils emportent le peu qu’il te reste. Et si tu protestes, ils te frappent. C’est comme ça la vie qu’on vit là-bas. C’est difficile de s’habituer ».

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