L’Inde patrie fait payer chèrement à la population Cachemirie les atteintes réelles ou supposées à son intégrité territoriale. Les violations des droits humains ont pour but de mater l’opposition, même non-violente, d’infliger une sanction à l’encontre des familles de militants indépendantistes, de dissuader les jeunes gens de rejoindre les groupes armés, d’humilier la population. Déjà courante en Inde, la torture se pratique aussi pendant les opérations de représaille ou de recherche de suspects et d’armes.
Les membres de la police et de l’armée travaillent dans des conditions épouvantables, risquent leur vie chaque jour pour un salaire dérisoire, sont méprisés par la population. Ils profitent du climat d’impunité pour utiliser la torture comme exutoire. Mais impossible de dresser un état des lieux : les centres de détention ne sont pas tous répertoriés, les transferts sont courants et les médecins répugnent à dévoiler des détails sur les décès. Victimes et parents n’osent pas porter plainte et lorsqu’une enquête démarre, les suspects refusent de comparaître. Conséquence, la procédure s’enlise. Les organisations internationales sont interdites de séjour, les journalistes ne sont pas les bienvenus.
De huit à dix morts par jour
Environ 700.000 soldats sont massés de part et d’autre de la frontière, assurant ainsi à la région son statut de zone la plus militarisée au monde. Les observateurs, principalement des défenseurs des droits humains et des experts médicaux sur place, évaluent le nombre de morts résultant du conflit, de huit à dix par jour. Rien qu’en 2001, environ 3.000 personnes ont été tuées, dont 1.200 civils. Les forces de sécurité et les groupes armés s’en prennent à toute forme de vie : femmes, enfants, personnes âgées. Le 5 décembre dernier, quatre hommes ont été abattus alors qu’ils garaient leur voiture près d’un barrage établi par des militants…
Trois jours auparavant, sept participants à un mariage avaient été tués et un enfant de un an avait été victime d’une grenade lancée contre les forces de sécurité à Srinagar. Les jeunes les plus chanceux, ceux qui ne « disparaissent » pas, sont soumis au travail forcé : pour ravitailler les troupes, pour effectuer des rondes de nuit très dangereuses. Ils sont rackettés par la police, sous peine d’être dénoncés comme sympathisants, ou par les groupes indépendantistes moyennant une soi-disant protection. Les militaires débarquent dans les maisons, s’installent, intimident les familles et parviennent à convaincre les jeunes gens de les suivre.
Un hôpital équipé de … deux brancards
Ce cortège de terreurs a des répercussions désastreuses sur la santé publique. Beaucoup de médecins ont fui ; l’infrastructure est dérisoire et inadaptée : un hôpital de la capitale Srinagar assure les urgences nocturnes sans aucun spécialiste, avec un seul chirurgien, une seule ambulance et… deux brancards. Durant les trois derniers mois de 2000, vingt blessures par balle et vingt par explosion ont été traitées au Srinagar’s Bone and Joint Hospital. Le seul médecin légiste agréé a autopsié près de onze mille corps ces treize dernières années. Lui-même a régulièrement recours aux tranquilisants, surtout lorsqu’il doit traiter un corps d’enfant. Cet expert travaille sans même disposer d’un téléphone…
Les blessures par mines anti-personnel, en nette augmentation, provoquent des ravages : les victimes, rarement secourues immédiatement, meurent ou subissent de graves séquelles, non seulement aux membres inférieurs, mais également à l’abdomen, à la poitrine, aux yeux, au cerveau. Lorsque la victime survit, il lui est difficile d’obtenir une prothèse et elle ne bénéficie pas d’un suivi psychologique.
Aucun programme de prévention ne met en garde la population. Mais les mines tuent d’abord ceux qui les sèment. En mars dernier, une source du Ministère de la Défense reconnaissait que 150 soldats avaient été tués lors d’explosions, probablement « suite à une défaillance technique ». Les chiffres officiels font état de plus de mille morts et huit mille sept cents blessés parmi les civils. Pays producteur, l’Inde tenterait de miner toute la longueur de la ligne de contrôle avec le Pakistan soit près de trois mille kilomètres sur une largeur de quatre kilomètres. Les habitants ont été déplacés et tout accès à la zone est interdit [1].
Les épidémiologistes estiment que 95% des familles sont exposées à la violence : presque chaque foyer connaît le malheur par la disparition ou la mort d’un proche, la fuite, la destruction d’une maison, un viol. L’état de santé psychologique de la population serait désastreux : 70% des patients consultant un médecin souffriraient de troubles psychiatriques, en particulier de dépression et d’anxiété, menant de plus en plus au suicide, et 66% de problèmes cardiaques peuvent être considérés comme des manifestations de ce stress. Les syndromes psychosomatiques toucheraient plus particulièrement les femmes. Beaucoup restent cloîtrées : parce qu’elles ont été violées ou parce qu’elles risquent de l’être. Les adolescents et les enfants n’ont jamais connu un environnement pacifique. Outre le traumatisme de la perte d’un parent, ils sont souvent amenés à endosser de nouvelles responsabilités dans la famille. Dans ce contexte difficile, MSF tente de lancer un programme de santé mentale d’urgence en deux volets à Srinagar : au service psychiatrique de l’hôpital où les patients affluent, et en tentant de sensibiliser ceux qui ne consultent pas, par peur d’être repérés comme informateurs ou simplement d’attirer l’attention sur eux.
Le poids des armes
Le Jammu & Cachemire abrite la zone la plus militarisée au monde : un million de soldats sont massés le long de la ligne de contrôle entre l’Inde et le Pakistan. Les investissements sont colossaux, en particulier depuis 1999 : les dépenses militaires de l’Inde frisent les 14% du budget annuel et celles du Pakistan les 30%. L’Inde s’est récemment dotée d’équipements britanniques de haute technologie et d’une unité spéciale anti-terroriste. Le premier Ministre du Jammu et Cachemire a déclaré que la nouvelle situation depuis septembre 2001 était « une occasion en or » pour éliminer l’insurrection. Il ne faisait que relayer les propos du Ministre de l’Intérieur Advani en 1998 : « Nous sommes satisfaits des progrès réalisés. Chaque jour, huit à dix militants sont éliminés…. Il n’y a pas d’autre solution que d’éliminer les terroristes. »
Mais comment imaginer ce à quoi se prépare chaque protagoniste. Une issue nucléaire ? Comment survivraient les deux pays ? Ni l’un ni l’autre ne serait en mesure d’assumer un nombre aussi important de blessés. En outre, la maintenance de l’infrastructure nucléaire accuse des coûts économique, psychologique et moral sans précédent. Mais les deux premiers ministres respectifs restent insensibles à l’appel conjoint des deux associations médicales nationales [2].
La violence guerrière cède la place à la sauvagerie, glissant des attentats, assassinats, enlèvements vers des attaques de type ethnique, tantôt contre les hindous, tantôt contre les sikhs, minoritaires dans l’état. En janvier, onze personnes dont huit enfants, ont été massacrées par des militants dans un village. Peut-être parce que la famille musulmane était soupçonnée de transmettre des informations aux forces de sécurité. La veille de la visite du Président Clinton dans le sous-continent en mars 2000, trente-cinq Sikhs ont été massacrés par une quinzaine d’individus, dans des circonstances obscures. L’enquête promise piétine toujours.
Les formations islamistes semblent devenues incontrôlables et ne se soucient en aucun cas du Cachemire, trop occupées à mener une nouvelle guerre sainte après leur échec en Afghanistan. Une nouvelle escalade provoquera inévitablement des déplacements supplémentaires de part et d’autre de la frontière. Les tensions entre communautés hindoues et musulmanes se sont déjà propagées ailleurs, comme au Gujarat, événements totalement occultés (voir p 9). La violence est telle que la société civile est acculée au silence : les organisations, menacées ou harcelées, ne trouvent aucun écho. L’occasion de brandir le spectre de l’intégrisme est trop belle : l’Inde veut écraser le mouvement radical en élargissant une législation anti-terroriste remise au goût du jour, facilitant arrestations et détentions. Même scénario au Pakistan où la répression s’abat sur les indépendantistes. Les aspirations des Cachemiris à la paix sont complètement bafouées ; car c’est cela que veulent depuis un demi siècle les neuf millions et demi de citoyens ordinaires. Mais ont-ils jamais été associés aux décisions importantes qui bouleversent leur existence ? Quand pourront-ils faire le deuil des 35.000 morts tombés depuis 1989 ?




