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Le massacre des Musulmans du Gujarat

octobre 2002, par Samuel Grumiau

De très graves combats entre Hindous et Musulmans se sont déroulés en Inde durant le premier semestre de cette année, loin de l’intérêt des médias. Une volonté politique se cache peut-être derrière la cruauté extrême qui a prévalu. L’impunité étant totale, tout peut recommencer à la moindre étincelle…

La tension entre Hindous et Musulmans est vive depuis plusieurs années au Gujarat (Ouest de l’Inde), en raison notamment de la politique menée par le parti extrémiste hindou au pouvoir dans cet Etat, le Bharatiya Janata Party (BJP).

L’étincelle est venue de l’attaque par des Musulmans, le 27 février dernier, d’un train transportant des activistes hindous de retour de la ville d’Ayodhya (Etat d’Uttar Pradesh), où ils avaient soutenu la campagne d’une organisation extrémiste pour construire un temple hindou là où une ancienne mosquée a été détruite par des militants hindous en 1992. 58 personnes sont mortes brûlées vives durant l’attaque du train.

Les appels à la revanche n’ont pas tardé. Une véritable chasse aux Musulmans s’est déclenchée dans plusieurs villes du Gujarat, notamment dans la plus grande ville, Ahmedabad, peuplée à 80% d’Hindous. De larges bandes d’Hindous se sont formées et ont attaqué hommes, femmes et enfants musulmans, détruisant tout ce qu’ils possédaient sous le regard passif, voire les encouragements des policiers. Un climat de terreur a régné durant plusieurs semaines : filles violées puis brûlées vives, enfants poignardés à mort, femmes enceinte éventrées, hommes massacrés, etc. « Rape and burn » (violer et brûler) était la technique de terreur la plus utilisée par les assaillants hindous à l’encontre des femmes musulmanes. Outre la vengeance suite à l’attaque du train et la volonté d’humilier l’autre, il y avait une raison très pratique à cette façon de tuer : comment une éventuelle enquête pourrait-elle trouver des indices sur des corps complètement calcinés ?

Le fruit de la ségrégation

Un terrain propice à ce genre de violences était en préparation depuis bien longtemps. « Un processus de ségrégation est en cours depuis une quinzaine d’années, explique Neha Madhiwalla, cheville ouvrière d’une mission de recherche menée au Gujarat par une ONG médicale indienne, « Medico Friend Circle » [1]. Sous l’influence des groupes d’extrême droite hindous, une certaine crainte avait commencé à s’installer entre les communautés, et des déménagements vers des quartiers où la communauté est majoritaire avaient lieu, préparant le terrain à l’éruption de violences. Au Gujarat, les groupes hindous extrémistes sont aussi parvenus à mobiliser les intouchables et les minorités tribales, deux grands groupes de population qui restaient généralement neutres dans ce genre de conflit. Or, ce sont eux qui, dans les villes, vivent dans les quartiers pauvres, avec les Musulmans. Lorsque la tension monte entre eux, la violence prend directement de grandes proportions ».

Même les hôpitaux sont devenus des cibles pour les attaques contre les Musulmans : des bandes d’assaillants attendaient à leur entrée et empêchaient les patients musulmans d’y pénétrer. Dans certains cas, les agresseurs sont entrés à l’intérieur des hôpitaux et d’ambulances pour attaquer les blessés musulmans. Sept ou huit cliniques appartenant à des Musulmans ont été détruites par le feu. Les rapports officiels parlent de près de 1.000 morts, mais les organisations indiennes de défense des droits humains estiment que ce nombre doit être multiplié par deux. Au moins 100.000 personnes, en très large majorité de confession musulmane, se sont entassées dans des camps de réfugiés au sein même du Gujarat dès le début des atrocités. « Il n’y a pas de cliniques dans les camps, note Neha Madhiwalla, juste quelques personnes avec un peu de formation en soins de santé (pharmaciens, infirmières, sages-femmes, etc.) qui font de leur mieux pour aider les cas les plus graves. Lorsque la violence était à son comble, les Musulmans n’osaient plus aller dans les hôpitaux, on a vu des personnes brûlées sur 40% de leur corps se faire soigner par des paramédicaux sans matériel à même le sol dans les camps, des victimes attaquées à coups de poignards se faire recoudre leur cicatrice dans les mêmes conditions »

Complicités policières

Après plusieurs semaines de massacres, les violences physiques se sont peu à peu estompées, mais la situation demeure extrêmement tendue aujourd’hui. La moindre étincelle pourrait relancer la « chasse aux Musulmans » car le BJP n’entreprend aucune action pour calmer la situation ou poursuivre les auteurs de crimes. Plusieurs observateurs l’accusent d’avoir planifié lui-même les attaques bien avant février et d’attiser la haine entre Hindous et Musulmans pour se maintenir au pouvoir au Gujarat, après une longue série de défaites électorales dans d’autres Etats. Neha Madhiwalla : « On a pu prouver que la police a participé aux scènes de violence, notamment en dirigeant les victimes vers les bandes d’assaillants. Elle a aussi donné des ordres non écrits afin que les victimes hindoues et musulmanes soient dirigées vers des hôpitaux différents. Tout établissement acceptant des Musulmans est dès lors devenu vulnérable aux attaques ».

Aujourd’hui, les camps de réfugiés sont toujours en place au Gujarat. Les Hindous ont pu rentrer chez eux, mais des milliers de Musulmans demeurent terrorisés à l’idée de retourner dans le quartier où ils habitaient et où leurs maisons ont été détruites. Le gouvernement du Gujarat a annoncé à plusieurs reprises une date à laquelle tous les camps devaient être fermés, mais il n’offre aucune alternative. Il s’est contenté de nettoyer les traces de combats dans les endroits que visitait en août le nouveau président indien, Adbul Kalam, un homme de religion musulmane mais dont la fonction est principalement honorifique.

Le sentiment général au sein de la population est qu’Hindous et Musulmans ne pourront plus vivre ensemble à l’avenir dans cet Etat. Les Musulmans des classes aisées ont fuit vers d’autres Etats, dans des villes comme Bombay ou Bangalore, où se trouve déjà une large communauté musulmane, et essaient d’y reconstruire une vie. Les autres, bien plus nombreux, sont bloqués au Gujarat et ne savent pas ce qu’ils vont devenir. Les jeunes, surtout, ont soif de vengeance. Leur haine est dirigée principalement vers la police, qui n’a rien entrepris pour les protéger.

L’héritage du Mahatma Gandhi, grand partisan de la non-violence qui fit ses études à Ahmedabad, est bien loin dans l’Etat du Gujarat.

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Notes

[1] Site Internet : http://www.mfcindia.org/

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