Accueil du site > S’informer > Notre magazine « Le Fil » > Libertés ! (Archives) > Les anciens numéros > 387 Numéro d’Octobre 2002 > Dossier > « Il existe un soutien populaire aux méthodes expéditives de la police (...)

« Il existe un soutien populaire aux méthodes expéditives de la police »

Propos recueillis à Bombay par Samuel Grumiau

octobre 2002

Le Dr Amar Jesani a délaissé la pratique médicale pour se concentrer sur la recherche sur les violations des droits humains en Inde. Il témoigne du recours à la torture dans les commissariats et de la complicité de certains médecins.

Libertés : L’Inde est une démocratie. Comment expliquer le recours de la police à la torture ?

Dr Amar Jesani  : Il faut séparer les régions où existent des mouvements d’insurrection, comme la province du Jammu-et-Cachemire, de celles où règne la paix. Dans les premières, lorsque les troubles s’intensifient, le gouvernement fait passer une loi qui suspend la démocratie pour donner le plein pouvoir aux militaires, avec les conséquences que l’on imagine pour les droits humains. Dans les provinces calmes, les exactions sont plutôt commises par les policiers. Ils subissent la pression intense des politiciens pour trouver les coupables des délits le plus rapidement possible, fût-ce au mépris de toute déontologie. Il existe un support populaire pour les méthodes expéditives de la police : les gens estiment qu’il vaut mieux tuer les présumés criminels que d’attendre un jugement qui n’aura lieu que quinze à vingt ans plus tard.

Dans 80% des affaires, l’accusé est libéré parce que la police n’a pas été capable d’apporter des preuves scientifiques, les arguments de l’accusation se basant uniquement sur des témoignages. Le taux de condamnation est si bas que la population a le sentiment qu’il n’y a pas de justice. Mais, parfois, il s’avère que le suspect assassiné de sang-froid par la police n’était pas celui recherché, les erreurs d’identité sont légion.

Des professionnels de la santé sont-ils impliqués dans les tortures ?

Pas directement parce qu’il n’y a pas de médecins dans les commissariats, mais une étude de l’Association médicale indienne a montré qu’une majorité de praticiens approuve le recours à la violence pour arracher des informations aux suspects. Lorsque ceux-ci sont amenés à l’hôpital après un passage à tabac, ils ne sont pas traités de la même manière que les autres patients, surtout s’ils appartiennent à une minorité religieuse.

La même négligence prévaut dans les autopsies : dans ce pays, les médecins légistes considèrent de leur devoir d’aider la police, même lorsqu’il s’agit de ne pas mentionner les traces de torture portées par un cadavre de suspect. Ils subissent des pressions en ce sens, mais beaucoup le font volontairement parce qu’ils pensent que si la personne arrêtée a été tuée par la police, c’est qu’elle le méritait. Avez-vous été témoin d’exactions ?

Voici quelques années, un grand politicien indien devait tenir un meeting dans la région où j’habitais, près de Bombay. Les autorités ont reçu une fausse information selon laquelle un groupe d’opposants allait tenir une manifestation contre lui. Comme j’étais actif dans le syndicalisme, ils ont cru que j’en ferais partie et j’ai été arrêté durant deux jours. L’officier de la police locale, qui me connaissait en tant que médecin, a cru qu’il y avait une erreur d’identité et m’a laissé libre de mes mouvements à l’intérieur du commissariat.

J’ai ainsi été témoin de nombreux passages à tabac de la part de policiers envers des suspects... mais aussi des gens qui venaient déposer plainte. Je leur ai demandé pourquoi ils s’en prenaient à des victimes, ils m’ont répondu que la moitié des plaignants déposait de fausses plaintes et que la seule façon de savoir s’ils disaient la vérité était de les frapper un peu avant d’enregistrer leur déposition !

Quelles sont les méthodes de torture utilisées ?

Ce sont principalement des passages à tabac, avec coups de pieds, de poings et de bâtons. J’ai reçu un syndicaliste de 24 ans qui a été torturé à l’électricité dans un commissariat. On l’avait entièrement déshabillé et dix policiers ont rigolé de lui avant de le frapper et de lui infliger des secousses électriques sur les parties génitales, en lui disant que ça lui ôterait toute virilité.

Trois ans après cet événement, il n’osait toujours pas se marier parce qu’il se croyait impuissant et il ne voulait plus repasser en face d’un commissariat de police. Il avait également très peur de l’électricité, ce qui lui posait de gros problèmes dans sa vie professionnelle puisqu’il était réparateur d’ascenseurs. Le guérir de ses appréhensions a pris beaucoup de temps.

Sans votre aide, nous ne pouvons rien. Faites un don. Maintenant!

Répondre à cet article

Focus

e-Boutique

A l'agenda

« Il existe un soutien populaire aux méthodes expéditives de la police »

« mai 2012 »
L M M J V S D
30 1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31 1 2 3
 

Mots-clés

Pays par pays