Qui ne connaît, au moins de nom, le Ramayana et le Mahabarata ? Ces deux grandes épopées indiennes très anciennes, légendes superbes où s’affrontent les hommes et les dieux ont été montées en spectacle voici quelques années, la seconde ayant même fait l’objet d’un film. L’origine de ces textes est peu certaine, ils sont sans doute l’œuvre de plusieurs poètes et ont subi au fil des temps des transformations multiples. Il demeure que même pour les Indiens d’aujourd’hui les héros divins restent des exemples. Si l’épouse de Rama, Sita, est le modèle de la femme fidèle, dans le Mahabarata les femmes sont les égales des hommes, combattent à leurs côtés et ont leur franc parler.
Mais qu’en est-il de la littérature moderne ? Découverte par l’Occident au début du 2Oe siècle, grâce à la traduction que fit André Gide des poèmes de Rabindranath Tagore qui reçut le Prix Nobel en 1913, elle connut un énorme succès. Militant anticolonialiste, proche de Gandhi, Tagore était un analyste sévère d’une société indienne qui voulait se calquer sur le modèle britannique. À côté de ses poèmes édités sous le nom de « L’Offrande lyrique », il écrivit en langue bengali de très nombreuses nouvelles où l’on trouve son intolérance pour l’injustice, sa compassion pour le drame des humbles vies des villageois du Bengale (« Le Vagabond », en collection Folio chez Gallimard - plusieurs autres titres chez Le Serpent à Plumes).
Plus près de nous, voici Salman Rushdie devenu par la fatwa lancée contre lui par les autorités islamiques d’Iran, le symbole de la liberté d’expression pourchassé. Il est né d’une famille musulmane chassée au Pakistan par la partition de 1947. Son œuvre est toute empreinte de verve critique : dans « Les Enfants de Minuit » (Stock) il écrit l’histoire de l’Inde justement après cette catastrophe que fut pour beaucoup la partition. La fin de l’unité de la vieille civilisation indienne, le règne du cauchemar et des massacres. N’oublions pas bien sûr ses célèbres « Versets sataniques » parus chez Bourgois en 1989).
Sir Vidia Naipaul, Trinitéen d’origine indienne, le prix Nobel de littérature 2001 est un écrivain controversé pour ses positions vis-à-vis de l’islam. Il est toutefois considéré comme « une conscience morale et politique », malgré ses critiques acerbes de la société indienne. Son œuvre romanesque est très abondante.(Entre autres : Miguel street - À la courbe du fleuve - Guerilleros - Dans un état libre - L’Inde brisée - La Traversée du milieu. Tous en collection 10/18) Une série d’entretiens, « Pour en finir avec vos mensonges » vient de paraître aux éditions du Rocher.
Les jeunes auteurs indiens sont nombreux à écrire en anglais, la langue du colonisateur qui fut aussi facteur d’unification. Nombre d’entre eux vivent d’ailleurs à l’étranger. C’est le cas de Vikram Seth auteur d’une saga familiale dans l’Inde des années 50 (« Un garçon convenable » - deux volumes en livre de Poche) ; le cas aussi de Ruth Prawer Jhabvala (« Chaleur et poussière » - « Cette lutte incertaine ») qui s’attache à décrire la vie quotidienne dans les grandes villes indiennes et les passions en lutte contre le conformisme.
Les femmes indiennes sont très présentes dans la littérature moderne. Citons encore Anita Desai (La claire lumière du jour - en 10/18). Et surtout Arundhati Roy (Le Dieu des petits riens) qui, au contraire de la plupart de ses consoeurs a choisi de demeurer en Inde pour y mener son combat littéraire et politique. Elle est l’auteur de deux essais militants. L’un, « Le Coût de la vie » (Gallimard) est une enquête sur la politique indienne des grands barrages et l’expropriation brutale des paysans de ces zones. L’autre, « Ben Laden, secret de famille de l’Amérique » (Gallimard), est un pamphlet acerbe et drôle sur le désastre tant spirituel que matériel que constitue pour l’Inde le choix atomique. Mahaswati Devi est une femme de conviction et de terrain. Elle a écrit plus de soixante livres (dont très peu sont encore traduits en français) qui témoignent de son engagement actif aux côtés des opprimés de la société indienne. (La Mère du n° 1084 - chez Actes Sud).
Amitav Ghosh vient de sortir « Le Palais des miroirs » (Seuil), la destinée d’une famille sur trois générations, une interrogation subtile sur la colonisation et la guerre. Ses autres livres : « Les Feux du Bengale » (Poche) « Le Chromosome de Calcutta », « Ligne d’ombre », « Un infidèle en Égypte », tous édités au Seuil, tentent de cerner le rapport des individus à l’histoire, aux conflits, à la fatalité.
D’un tout autre genre, Dans la peau d’un intouchable de Marc Boulet (Éd. Du Seuil). Le livre n’est pas neuf. Il date de 1994. Mais le système des castes est toujours bien vivant en Inde, malgré les efforts des autorités qui ont aboli « l’intouchabilité » et la discrimination de caste après l’indépendance en 1947. Qu’éprouve-t-on lorsqu’on vit au degré zéro de la misère humaine ? Que ressent-on lorsqu’on devient objet de mépris, poussière anonyme dans la multitude humaine ? Marc Bourlet, journaliste indépendant, a voulu s’en rendre compte et en rendre compte. Après avoir appris l’hindi, s’être fait foncer la peau et teindre les cheveux, il s’est mêlé pendant plusieurs semaines aux mendiants et intouchables de Varanasi (Bénares). Il a mendié avec eux, vécu leur vie et souffert des mêmes humiliations. Un témoignage sans équivalent et un portrait sans complaisance de l’Inde moderne qui reste largement gouvernée par le système des castes.
Citons encore pour terminer deux livres qui viennent de sortir « Un père obéissant » (Éd. de l’ Olivier) d’Akhil Sharma, un roman au style très pur, portrait réaliste de l’Inde moderne et critique de la corruption, l’un de ses vices les plus criants. « La mort de Vishnou » de Manil Suri (Seuil) décrit la mort d’un miséreux dans un immeuble de Bombay. Un texte sans jugement, sans critique qui dit seulement : voilà les faits...





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