« L’Algérie ? Oui, chaque fois qu’il y a un nouveau massacre les media en parlent et puis on oublie, on passe à autre chose. Là bas, la vie stagne. On attend la mort. Je me demande souvent : les Algériens sont-ils très fatalistes, ou très croyants ? Les tueurs sont partout. Ce ne sont pas des étrangers, mais tes voisins, tes amis d’enfance. Je me rappelle que j’ai eu des amis à l’université, des gens bien, des gens avec qui on pouvait parler de sexe et d’autres choses interdites, et qui sont devenus des terroristes.
Ils ont été poussés de la révolte à la révolution. Tout a commencé avec les élections avortées de 1992 que le FIS (Front islamique du Salut, ndlr) était sur le point de gagner... Il y avait les prêches à la mosquée, une mauvaise interprétation du Coran, les tracts et puis les assassinats. Et en face, le pouvoir pourri issu du FLN. Si tu tombes sur un faux barrage, tu n’y coupes pas, tu meurs. Beaucoup de mes amis, de mes voisins sont morts comme ça.
Pourquoi ils te tuent ? Parce que tu es un traître. Tous ceux qui ne sont pas avec eux sont des traîtres et dans toutes les justices du monde la haute trahison est punie de mort. Alors, je suis parti. Ma tante paternelle m’avait dit : « pars à l’étranger, qu’au moins notre nom de famille survive ». Je suis aussi parti parce qu’il n’y a plus d’avenir en Algérie. Plus de logement, plus de travail, donc plus de mariage et comme le sexe est interdit hors mariage....c’est comme une bombe à retardement. Oui, bien sûr, les jeunes s’arrangent mais c’est en bafouant les valeurs anciennes. Tout ce qu’on respectait apparaît comme ridicule et c’est toute la société qui s’effrite. Pourquoi la Belgique ? Je ne sais pas, le hasard. Je trouvais la France raciste. Un jour dans un café un Français m’a dit « Vous êtes kabyle, Monsieur ? Vous voyez, vous avez fait partir les Français, maintenant vous avez les Arabes sur le dos ». Ça ne m’a pas plu. Au début je ne voulais pas demander l’asile. Mais je ne connaissais personne, alors comment manger, où dormir ?
Ma demande a été rejetée. Je suis, comme ils disent, un débouté, un de ceux qui n’ont comme dernier recours que le Conseil d’État.
C’est tout un monde le petit château. Il y a la vitrine et puis l’arrière. Des relations entre les résidents ? Pas tellement, et pas tellement chaleureuses. Par exemple, la musique, qui devrait rapprocher les gens, les sépare car chacun ne veut que sa musique, celle de son pays. Et puis, il y a la barrière linguistique, la méfiance, et même le racisme. Après le 11 septembre, il y a eu une avalanche de refus. Nettement plus qu’avant, et en majorité les musulmans, notamment presque tous les Algériens. Alors, certains repartent chez eux, mais le retour c’est peut-être encore plus dur que le départ.
On dirait parfois qu’ils font tout pour pousser les gens dehors. Quand il y a des stagiaires par exemple, ils reçoivent la consigne de ne pas sourire aux résidents pour ne pas leur donner d’espoir. Je n’attends pas de miracle, je suis habitué aux infortunes. Parfois, je pense que ma vie n’a pas encore commencé ».





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