Accueil du site > S’informer > Notre magazine « Le Fil » > Libertés ! (Archives) > Les anciens numéros > 385 Numéro de Juin-Juillet-Août 2002 > Actuel > « Tout pour le bien du plus grand nombre »

Myanmar

« Tout pour le bien du plus grand nombre »

mardi 3 septembre 2002

Le mercredi 8 mai, deux jours après qu’elle ait été libérée de son assignation à domicile qui a duré 18 mois, Aung San Suu Kyi, la figure de proue de l’opposition à la junte militaire birmane, a accordé une interview exclusive à deux journalistes étrangers : un espagnol et une free-lance norvégienne, Mariann Ruud Hagen, qui a communiqué son texte à Amnesty International. La Prix Nobel de la Paix y exprime sa confiance dans des changements réels sur la voie des droits humains au Myanmar (ex-Birmanie).

Interview réalisée par MARIANN RUUD HAGEN

Traduit de l’anglais par Anne Lowyck

Vous venez d’être libérée pour la seconde fois. Est-ce différent cette fois ?

Certaines choses ont changé au Myanmar depuis ma précédente libération et, cette fois, je sens que les changements vont dans la bonne direction. Le climat qui entoure aujourd’hui ma libération est bien meilleur qu’en 1995. Je veux croire qu’il y a aujourd’hui une meilleure compréhension entre la Ligue nationale pour la démocratie (LND) et les autorités.

Les autorités parlent depuis longtemps de démocratie « disciplinée », alors que ce que vous voulez, c’est une démocratie réelle. Accepteriez-vous cette démocratie « disciplinée » en l’une ou l’autre circonstance ?

La démocratie elle-même implique déjà pas mal de discipline, donc je ne vois pas de raison de parler de démocratie « disciplinée ». Une démocratie exige certaines formes de discipline de la part des gens car, si vous dites que la démocratie est construite, contrôlée et décidée par le peuple, vous dites aussi que le peuple est suffisamment discipliné pour en accepter les conditions. C’est pourquoi, je pense qu’il est inutile de parler de démocratie « disciplinée ».

Vous avez fait beaucoup de sacrifices pour le Myanmar. Dans quelle mesure êtes-vous prête à aller encore plus loin, et pensez-vous que cela en vaut la peine ?

Je n’aime pas employer le mot « sacrifice ». J’ai toujours dit qu’on fait un choix. J’ai choisi de prendre part au combat pour la démocratie. Je dis bien : choisi. Personne ne m’a forcée. Je ne crois pas qu’il est juste de faire quelque chose et de dire ensuite : « Oh, j’ai tant sacrifié ». Si vous ressentez cela, c’est que, dès le début, vous ne deviez pas vous impliquer. Je peux vous assurer qu’il y a beaucoup de gens qui ont souffert beaucoup plus que moi et que, comparé à eux, je n’ai pas à me plaindre. Si vous prétendez que vous faites un grand sacrifice, cela signifie en réalité que vous n’êtes pas tout à fait sincère dans votre engagement pour la cause. Il y a certaines choses dont j’ai dû me passer, mais je ne considère pas cela comme un sacrifice.

Ces dernières années, les généraux birmans ont réalisé de « bonnes affaires » en dirigeant le Myanmar. Pensez-vous qu’ils seront pris au piège de cette situation ? Serez-vous prête à faire un accord avec eux, s’ils obtiennent une amnistie pour leurs actions de ces dernières années ?

Je fais toujours très attention au mot « accord ». Il a quelque chose de déshonorant. J’imagine que nous allons arriver à un arrangement avec lequel les deux parties pourront vivre et qui sera bénéfique pour la majorité du peuple. C’est cela le plus important. Un accord implique de donner et de prendre, bien évidemment. On peut constater la même chose dans d’autres pays qui sont passés de la dictature à la démocratie.

Dans quels domaines êtes-vous prête à faire des concessions aux militaires en vue de conclure un accord ?

La LND doit être prête à abandonner toute initiative qui ne va pas dans le sens du bien commun. Nous devons être prêts à abandonner tous les arrangements spéciaux ou les souhaits qui ne suivent pas cette direction. Les négociations devraient toujours viser le bien de la majorité. J’ai souvent dit qu’on ne doit jamais entrer dans un processus de négociations si c’est pour arriver à ne satisfaire que les intérêts d’un groupe spécifique. Tout doit être fait pour le bien du plus grand nombre.

Au Timor oriental par exemple, Gusmao a dit pendant très longtemps qu’il ne deviendrait pas président mais, maintenant, il a cédé devant la pression du peuple. Accepteriez-vous de diriger le Myanmar ?

En ce moment, je ne désire pas dire quoi que soit à ce sujet. Je n’ai jamais dit que je voulais être ceci ou cela. En politique, il est très difficile d’affirmer une chose et de s’y tenir parce que la situation évolue si vite. La politique est une affaire très floue. Il est trop tôt pour parler de telles choses à ce stade.

Quelle importance a eu la politique de l’Union européenne au Myanmar ?

L’Union européenne nous a fourni beaucoup de soutien. Nous espérons que cela va continuer et qu’elle va coordonner la politique des différents pays. Cependant, tout aurait été beaucoup plus efficace si tous les pays de l’Union européenne avaient travaillé ensemble et adopté une attitude commune envers le Myanmar. Plus il y a de pays membres qui agissent ensemble, plus grandes sont les chances de succès.

Que ressent le peuple birman à l’occasion de votre libération ?

Le peuple espère le meilleur. Beaucoup de gens ne manquent pas d’espoir mais, dans la pratique, ils ne font pas grand-chose. Il est incompréhensible qu’après avoir vécu sous l’oppression pendant tant d’années, les Birmans ne sont toujours pas sûrs de ce qu’ils peuvent faire. D’une certaine façon, je suppose que l’on peut dire qu’ils n’ont pas encore acquis suffisamment de confiance en eux pour faire bouger les choses. Les gens ont besoin de savoir qu’ils ont une contribution à donner pour le progrès dans ce pays. C’est ce que je veux qu’ils réalisent.

D’après vous, quel est le problème le plus urgent que doit affronter le peuple birman aujourd’hui ?

Je pense que la plupart des gens sont principalement préoccupés par leur vie de tous les jours. Des choses comme la santé, l’éducation et les enfants. Les gens n’ont pas la possibilité de donner à leurs enfants la santé et l’éducation dont ils ont besoin, en raison de leur situation économique. Je crois que cela constitue le souci primordial des gens ordinaires, mais je pense qu’il y en a beaucoup qui ne réalisent pas que cela est lié à la politique.

Est-ce que vous soutenez la poursuite des sanctions contre le Myanmar ?

Les sanctions font partie de la politique. Nous n’avons pas changé de point de vue, parce que nous n’en avons pas encore discuté avec les autorités. Le changement politique ne viendra que lorsqu’il y aura eu une forme de négociation et d’accord.

Croyez-vous que les sanctions aient eu le moindre effet ?

Les sanctions ont de l’effet. C’est un message, à tout le moins politique. Quand les gens parlent de sanctions, ils veulent généralement parler de sanctions américaines, parce que l’Union européenne n’a pas réellement appliqué de sanctions. Quand on considère que la plupart des investisseurs au Myanmar viennent de pays autres que les États-Unis, on voit qu’il n’y a eu que trop d’agitation autour de ces sanctions. Les sanctions ont un rôle à jouer parce qu’elles constituent un message politique fort. Mais aussi parce qu’elles constituent un message économique.

Sans votre aide, nous ne pouvons rien. Faites un don. Maintenant!

Répondre à cet article

Focus

e-Boutique

A l'agenda

« Tout pour le bien du plus grand nombre »

« mai 2012 »
L M M J V S D
30 1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31 1 2 3
 

Pays par pays