En mars dernier, Robert Mugabe a été réélu pour un cinquième mandat présidentiel, à l’issue d’un scrutin contesté où il a officiellement remporté 56 % des voix contre 42 % à son rival, l’ex-syndicaliste Morgan Tswangirai, devenu chef de file du Mouvement pour un changement démocratique (MDC). Au fait, qui est Mugabe ? Le dictateur qui confisque les terres aux fermiers blancs pour les distribuer à ses partisans, ou le « père de l’indépendance » ?
Aujourd’hui âgé de 78 ans, Mugabe doit se souvenir avec nostalgie de l’année 1980 où, chef de l’aile radicale du mouvement nationaliste, il avait été élu glorieusement lors d’élections reconnues par toute la communauté internationale. Il tendait alors la main à la minorité blanche du pays, y développait une politique de santé et d’éducation exemplaire.
A l’époque, c’est avec le soutien financier de Londres qu’il avait pu lancer sa « réforme agraire ». Elle allait surtout profiter aux amis du pouvoir en place. Mais, en 1997, le gouvernement britannique tranche le cordon ombilical, car « le nouveau gouvernement est sans lien avec les anciens intérêts coloniaux ».
Jusqu’en 2000, le FMI et la Banque mondiale soutiendront encore financièrement le régime corrompu de Mugabe. A ce moment, il est vrai que la minorité blanche reste propriétaire de onze millions d’hectares de terres fertiles, alors que 6,5 millions de Noirs, soit la moitié de la population, doivent se partager seize millions d’hectares arides [2]. Ce sont ces terres que Mugabe exproprie maintenant avec brutalité. Amnesty International ne se prononce pas sur la légitimité des résultats électoraux. Elle ne soutient en rien le MDC, que Mugabe accuse d’être à la solde de cette minorité blanche. Mais on ne peut que constater le climat d’intimidation, de violences, d’arrestations arbitraires, de tortures et de meurtres qui a entouré ces élections. Et admettre que la grande majorité de ces violences a été commise contre des opposants, entre autres des journalistes des médias indépendants. Commises par qui ? Surtout par les « vétérans » de la guerre d’indépendance et par les jeunes miliciens du parti au pouvoir, et cela avec la complicité de la police et de l’armée. Le lendemain des élections, plus de 1.400 personnes étaient entassées dans les prisons. Les « observateurs » indépendants et ceux du MDC y étaient si serrés qu’ils ne pouvaient se coucher pour dormir. Certains avaient été roués de coups. Quelques semaines plus tôt, 18 membres du MDC, dont deux parlementaires, avaient été arrêtés, questionnés, torturés, et accusés sans preuve d’avoir organisé l’enlèvement et l’assassinat de deux partisans de Mugabe, chose qu’ils niaient avec force.
Ce qui est indéniable, c’est la trentaine de morts dans les rangs de l’opposition, et les décrets de dernière minute modifiant la loi électorale à l’avantage du parti au pouvoir, qui était pratiquement le seul à avoir accès à la radio et à la télévision. Ce qui est aussi évident, c’est que les violences continuent. L’association des femmes juristes du Zimbabwe estime que plus de mille femmes sont prisonnières dans des camps contrôlés par de jeunes miliciens, et des journaux décrivent la manière dont des « farmworkers » ont été battus et forcés d’assister au viol de leurs femmes par les membres des milices [3].
Certes, le Zimbabwe est loin d’être le seul pays au monde -ou en Afrique- où le trucage des élections est courant, et où le pouvoir est aux mains d’un dictateur lancé dans une fuite en avant pour le conserver. Les pays occidentaux, parmi lesquels l’ancien colonisateur, ne sont sans doute pas les mieux placés pour condamner un régime qu’ils ont longtemps soutenu. Malheureusement, ceux qui pourraient l’aider à retrouver la voie de la démocratie et du respect des droits humains, ses voisins d’Afrique australe ou du Commonwealth par exemple, sont freinés par une forte réaction de solidarité entre ex-colonisés. C’est particulièrement le cas de l’Afrique du Sud, où une « bombe agraire » est là aussi prête à exploser. Pourtant, en mars dernier, une troïka du Commonwealth, composée des chefs d’Etats du Nigéria, de l’Afrique du Sud et de l’Australie, a suspendu pour un an l’appartenance du Zimbabwe à leur organisation. C’est déjà un premier pas.
Alors, dans ce malheureux pays où rôde le spectre de la famine, prédite par la FAO [4], va-t-on recommencer les élections, comme le réclamaient les membres européens d’une rencontre interparlementaire, à l’indignation de leurs collègues africains, ou basculera-t-on dans une véritable guerre civile ?
Les membres d’A.I. ont appelé à la protestation. « La maxime ’Si ce n’est pas nous, alors qui ? Si ce n’est pas maintenant, alors quand ?’ se vérifie tout particulièrement aujourd’hui. Si les pays africians ne prennent pas l’initiative en ce qui concerne la protection des droits humains au Zimbabwe, ce sera au détriment des citoyens de ce pays (...) qui se tournent aujourd’hui vers l’Afrique - plutôt que vers l’Europe - pour que leurs souffrances soient enfin reconnues ».




