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« Diables, Jihad et Droits humains »

mercredi 10 avril 2002

Islam et terrorisme : échapper à la tentation des raccourcis pour éviter le « choc des civilisations »

Les attentats anti-américains du 11 septembre, en dévoilant au monde entier la face quasiment apocalyptique que peut prendre une forme extrême de terrorisme d’inspiration islamiste, n’ont pas manqué de susciter au sein des médias occidentaux, donc de la population de ces pays, les amalgames les plus insupportables. Déjà entouré d’un halo de méfiance, le monde musulman, qui rassemble pourtant plus d’un quart de la population mondiale, est devenu depuis « les événements » ce monde « étranger » synonyme d’obscurantisme et de fanatisme.

C’est afin d’échapper à de tels raccourcis, qu’Amnesty International organisait, le 2 mars dernier à l’UCL, une journée de réflexion intitulée avec un brin de provocation « Diables, Jihad et Droits humains : des caricatures aux faits ». L’occasion de remettre les choses en perspective, à l’aune de l’histoire et d’une approche critique de la présentation qui nous est donnée des relations entre mondes occidental et arabo-musulman.

L’exposé d’Isabelle Duroy, islamologue et coordinatrice d’AIBF pour l’Algérie, a mis en évidence la coexistence de courants multiples qui traversent l’univers islamique. « La tradition sunnite, majoritaire, considère que le musulman ne doit pas utiliser la religion dans la sphère politique. Les détenteurs du pouvoir ne sont pas remis en cause, car s’ils ont le pouvoir, c’est par la volonté de Dieu », analyse Isabelle Duroy. Cet islam est celui défini par les oulémas, les docteurs de la foi. Il se rattache historiquement à « la grande tradition ». A côté de ce courant prédominant, des dissidences plus ou moins radicales se sont développées tout au long de l’histoire de l’islam. A partir des années ’70, elles ont eu une sphère d’influence grandissante. Cette phase d’essor est concomitante à la diffusion, à partir de l’Arabie saoudite, des écrits d’Ibn Taymiya, un penseur de la fin du XIIIème siècle, inspirateur du mouvement wahabite qui est à la base de la dynastie saoudienne actuelle. Ibn Taymiya a notamment développé l’idée d’un devoir de combat contre les « mauvais musulmans », les « apostats ».

L’échec des régimes nationalistes issus des guerres d’indépendance, en termes de démocratisation de la vie publique et politique ainsi que de répartition des ressources économiques, a également joué un rôle prépondérant dans le succès rencontré par les courants fondamentalistes. Isabelle Duroy évoque à ce propos l’exemple des Frères musulmans. « Néé en 1928, sur le modèle d’une confrérie religieuse, cette organisation a mené le combat contre l’impérialisme britannique, puis participé à la révolution nassérienne avant de voir ses principaux chefs éliminés par la police de Nasser lui-même ». Face à la répression, et sans accès au jeu politique, le mouvement s’est progressivement radicalisé. Il a également pu remettre en cause la légitimité des gouvernants en jouant sur le contraste entre son très dense réseau d’assistance et les promesses non tenues de régimes reposant sur un nationalisme d’état d’inspiration socialiste ».

La guerre du Golfe allait jouer un rôle critique par rapport à la radicalisation de certains mouvements islamistes. L’ occupation par des forces militaires non-musulmanes de la terre sacrée d’Arabie saoudite, celle du prophète, a profondément choqué. Beaucoup de ces islamistes radicaux se sont alors retournés contre leur principal soutien, le royaume saoudien, coupable de s’être corrompu avec les « infidèles » dans une guerre contre des musulmans. Al-Qaida est un exemple de cette évolution : réseau organisé sur une base transnationale, sans projet politique ou social concret, ni appui au sein des populations locales, il présente des caractéristiques sectaires évidentes : isolement des militants - coupés du milieu familial et professionnel -, absence de recherche de légitimité sociétale, diabolisation de l’opposant, usage de rituels de protection du monde extérieur, phénomène du gourou – Ben Laden, le mollah Omar –, idéologie millénariste... Ces courants orientent les actions violentes tant contre les musulmans que contre le « satan américain ».

Les attaques du 11 septembre, de par leur ampleur, leur violence extrême, et surtout leur impact symbolique, ont placé au devant de la scène une mouvance très minoritaire de l’islamisme, occultant la diversité du monde musulman. Cette représentation caricaturale de l’univers islamique, qui tend à s’imposer dans les sphères dirigeantes occidentales, risque de faire le jeu des régimes autoritaires arabo-musulmans. Et donc, de freiner l’émergence d’une opposition politique propre à ces pays, dont la maturation constitue pourtant une condition d’accès à la démocratie.

Plus inquiétant encore, une vision globalisante du monde de l’après 11 septembre, risque d’accréditer la thèse d’un inévitable choc des civilisations sur une base religieuse ou culturelle [1]. Avec le danger de ramener l’humanité près de neuf siècles en arrière, à une époque où, 200 ans avant le « jihad » d’Ibn Taymiya, un certain Godefroy de Bouillon assiégeait Jérusalem au nom du Christ.

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Notes

[1] Vision développée par Samuel Huntington, professeur à Harvard, dans un article resté fameux, « The Clash of Civilizations », paru en 1993 aux Etats-Unis dans la revue Foreign Affairs. « Le choc des civilisations, ce sont des conflits tribaux à l’échelle globale », écrit Huntington. Il estime que les guerres futures seront menées entre les civilisations islamique, bouddho-confucéenne et occidentale.

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