En même temps que les tours du WTC, c’est toute une époque qui s’est effondrée le 11 septembre à New York, une époque qui avait commencé avec la chute du mur de Berlin en 1989 et la fin de l’Union Soviétique en 1991. La guerre froide était enterrée ; la démocratie, les droits de l’homme et l’état de droit étaient sur toutes les lèvres. Cette trinité nous forgera un rempart contre la barbarie, disait-on. Simultanément, la mondialisation du commerce donnera les moyens nécessaires à ce « nouvel ordre mondial », qui allait déboucher sur la paix universelle et le partage des richesses. C’était l’époque de Georges Bush père, oui, celui du pétrole, de la CIA et de la guerre du Golfe.
Puis, d’un seul coup, le 11 septembre, ces valeurs sont passées au second plan et une seule priorité aujourd’hui s’impose : la Sécurité. Et si, pour l’assurer, une juste guerre est indispensable, allons-y pour la juste guerre.
Et s’il faut pactiser avec des chefs d’état peu fréquentables comme le putschiste pakistanais Mousharaf ou le dictateur ouzbek Karimov, sans parler de « notre ami Putin », libre aujourd’hui de finaliser tranquillement sa reconquête meurtrière de la Tchétchénie, pactisons.
Et si, pour juger les présumés terroristes, la justice habituelle est trop lente et trop respectueuse, en avant pour une justice d’exception, et mon Dieu, pourquoi pas, pour la torture. L’état de droit attendra.
Le 29 janvier, dans son discours sur l’état de l’Union, le président Bush n’a rien dit d’autre quand il a pointé son doigt vengeur sur les « ennemis qui courent le risque de subir les conséquences de la colère de l’Amérique. ». Ces ennemis qui « cherchent à acheter ou à fabriquer des armes de destruction massive et à abriter et encourager le terrorisme international ». Car, proclame-t-il , « un monde souterrain composé de milliers de terroristes existe, prêt à frapper partout dans le monde » Conclusion : « La guerre contre le terrorisme ne fait que commencer, et l’opération militaire en Afghanistan ne représente que la partie visible des opérations que nous menons. L’Amérique est déjà en train de traquer les terroristes ailleurs dans le monde [1]. Soyez-en assurés. »
Assurés, peut-être. Rassurés, pas vraiment. Et l’Europe, soudain renâcle devant les préparatifs de cette croisade du bien contre le mal qui durera le temps qu’il faudra. « Approche simpliste », déclare la France [2]. « Les alliés ne doivent pas être des satellites », souligne l’Allemagne [3]. Jusqu’à Christopher Patten, le commissaire européen chargé des affaires étrangères, qui déclare : « Les vrais amis ne doivent pas être des lèche-bottes ». Malvenues donc, ces diatribes ? Pas si on considère qu’elles sont essentiellement destinées à la consommation nationale. Car, pour gagner les élections de novembre [4], les Républicains doivent entretenir cet état de grâce qui aujourd’hui auréole le président Bush et bâillonne les contre-pouvoirs théoriques que sont la société civile, le Congrès [5] et la Justice.
L’homme public qui oserait, en ce moment, nager à contre-courant du consensus ambiant pourrait dire adieu à toute carrière politique. L’essentiel pour ce président, à l’élection discutable, n’est sans doute pas tant l’éradication du terrorisme que les voix des électeurs que ses rodomontades lui ramèneront et qui feront oublier la mauvaise situation économique du pays.
En comparant le 11 septembre à Pearl Harbour, Bush proclame qu’il considère déjà son pays en guerre. Depuis la chute du régime taliban, l’ivresse impériale n’a plus de limites. Ce qu’elle traduit est peut-être, dans l’insondable inconscient collectif américain, la volonté d’effacer l’humiliation de la guerre du Viet-nam, de l’affaire du Watergate et, plus récemment, de la persistance à la tête de l’Irak de Saddam Hussein, celui que Bush père appelait le nouvel Hitler et s’était juré d’éliminer.
Et pourtant…la meilleure des défenses de la démocratie américaine ne résiderait-elle pas dans l’exercice de cette démocratie et son extension sur le plan mondial, à la Cour Pénale internationale, au protocole de Kyoto, et à la fin de la course aux armements, de toute façon absurde, car quel bouclier pourrait protéger un état contre des avions de ligne suicides.
Une partie de la presse américaine heureusement dénonce aujourd’hui les périls qu’entraîne pour l’humanité la politique autiste du président et des faucons qui l’entourent. L’extrême-droite a le vent en poupe, y lit-on. Il faut dire qu’elle le doit à un allié de choix : Osama Ben Laden.




