Ils étaient plus de 10 000 à Tel-Aviv, ce 9 février 2002 à scander « refusons de servir, les liquidations sont des crimes ». Tant de personnes réunies à l’appel d’organisations israéliennes de défense des droits humains en Palestine qui, d’habitude, n’ont pas beaucoup d’écho, relève de l’exploit. Il faut dire que le débat, ou le scandale selon certains israéliens, autour des « refuznik » [2] fait rage.
Désobéir aux ordres pour obéir à sa conscience
Le phénomène des « refuzniks » qui, en soi, n’est pas nouveau, a pris une certaine ampleur depuis le déclenchement de la deuxième Intifada. Des officiers, de simples soldats, ou encore des réservistes, refusent de servir dans l’armée. Les objecteurs de conscience ont toujours existé en Israël, les uns refusent de porter les armes pour des raisons religieuses, d’autres pour des raisons philosophiques. Avec les « refuzniks », est né un nouveau type d’« objecteurs de conscience » qui ne remplissent pas vraiment la définition traditionnelle puisqu’ils ne s’opposent pas au port des armes ni à l’armée en soi, bien au contraire : tous se disent prêts à servir leur pays en cas d’agression extérieure sur le territoire israélien… à l’intérieur de ses frontières d’avant 1967. Prêts à mener une guerre de défense mais pas d’agression. Et pour eux, l’annexion des territoires de Cisjordanie n’est rien d’autres qu’une agression. Selon eux aussi, les actes terroristes et le sentiment de haine du côté palestinien ont pris l’ampleur qu’on leur connaît depuis l’occupation des territoires. À écouter le témoignage d’un de ces « refuzniks », on comprend mieux à quel point ils peuvent déranger la société israélienne : « Croyez-moi, j’en ai vu, des choses dégueulasses, dans les Territoires. Peut-être que d’autres armées font pire, mais peu m’importe ce que font les autres. Je crois qu’Israël s’est trompé au cours de ces dernières années. Il n’y a pas de bonne occupation. Israël a créé son propre ennemi en portant atteinte aux droits de l’homme, en mettant les Palestiniens comme des chiens dans un coin, qui n’ont plus qu’une solution : mordre. Quand un enfant voit son père traîné hors de chez lui par les cheveux, il ne peut que devenir shaïd (martyre). Ils nous haïssent, et ils ont des raisons. » [3]
Quand, simple touriste, on voyage en Israël, on tombe tout le temps dans les bus sur de jeunes réservistes en uniforme, l’arme en bandoulière, en route vers la caserne où ils ont été affectés ou en permission. Choquante au début, l’image de ces militaires en armes au milieu des civils devient banale.
Une armée intégrée à la vie de tous les jours
Quand on a la chance d’assister à la cérémonie qui, chaque année, intronise le jeune civil israélien en jeune soldat qui doit trois ans de sa vie à l’armée, on comprend mieux à quel point la vie militaire imprègne la société israélienne. Réunis sur cette place, en uniforme, l’arme en main, les tout nouveaux appelé(e)s vont, un à un et devant la foule, poser leur fusil sur une bible et prêter serment. Cette cérémonie-là, tous les Israéliens l’ont vécue, elle a marqué leur jeunesse et ancré dans leur conscience la nécessité de se défendre contre l’Ennemi [4].
On comprend mieux le scandale que représente aux yeux de beaucoup le refus de faire son service militaire, et toute la difficulté pour ceux-là de faire comprendre qu’ils ne sont pas des traîtres mais, au contraire, des patriotes. En attendant, beaucoup d’entre eux passent deux à trois semaines en prison…
Peu d’entre eux accordent des interviews à la presse étrangère ou, s’ils le font, c’est avec d’infimes précautions : ils considèrent qu’en général on fait souvent mauvaise presse à Israël, et ils ne veulent en aucun cas être récupérés ou traités d’anti-israéliens. Leur message, leurs actions sont principalement dirigés vers leurs concitoyens : il veut montrer qu’il faut faire changer les choses et que refuser est, dans leur cas, un acte politique : en touchant l’opinion publique, ils espèrent influencer la classe politique aux prochaines élections. Et pourquoi la paix, ou du moins l’arrêt des hostilités, ne viendrait-elle pas des premiers acteurs de cette guerre d’occupation ?




