Le premier de ces témoignages vient de Colombie, souvent perçue comme une terre de violence et de trafic de drogue. Il est extrait d’un ensemble de « Lettres de Colombie » recueillies par le CNCD. Si vous nous le demandez, nous vous ferons parvenir dès que possible l’ensemble de ces lettres.
« Ils m’ont remis une caisse en carton contenant 69 os... »
« Pendant 4.428 jours, j’ai cherché mon fils Fernando Lalinde et j’ai finalement obtenu que l’armée colombienne me rende une partie de son corps : un humérus, une omoplate, sept côtes, dix-sept vertèbres, quatorze os du pied, un crâne, quatre os du tarse…Mon fils, Luis Fernando Lalinde, était un militant du Parti Communiste de Colombie. En 1984, lors d’une rupture de la trêve, il y eut des combats entre l’EPL (Armée populaire de Libération) et des troupes de l’armée à Jardin. Mon fils a apparemment été envoyé dans la zone pour évacuer les blessés de la guérilla, mais il n’est jamais rentré à la maison. Quelques jours plus tard, après des recherches intensives, nous sommes parvenus à savoir qu’il avait été arrêté par une patrouille de l’Armée, sur le « chemin Verdum ». Je m’y suis rendue avec mes autres fils et les paysans nous ont raconté…Un homme grand qui vous ressemblait énormément, a dit un paysan, en regardant Jorge, mon autre fils, montait par ce chemin quand il a été arrêté par une patrouille de l’Armée. Ils l’ont emmené dans une étable, ils lui ont lié les mains et lui ont mis un noeud coulant autour du cou. En tirant la corde, passée sur une poutre, ils l’ont soulevé presque jusqu’à l’asphyxie, puis l’ont rabaissé pour qu’il respire. Vers huit heures du matin, sous les yeux des paysans, ils ont promené le détenu dans le chemin, puis l’ont ligoté à un arbre. Ils ont continué à le torturer. Ensuite, ils l’ont laissé au milieu de la cour durant tout l’après-midi, sous une averse torrentielle et un ouragan qui ébranlait les arbres et les maisons. À la tombée de la nuit, ils l’ont emmené. Depuis lors plus personne ne l’a revu vivant.. (…)
Après huit ans de démarches administratives, formulaires, plaintes auprès d’organismes internationaux tels que la Cour des Droits de l’Homme de la OEA (Organisation des Etats Américains), un juge militaire ordonna une exhumation. À la nuit tombante, après plusieurs jours de recherche et alors que le juge était sur le point d’abandonner, j’ai aperçu à travers le feuillage un monticule sur lequel brillaient quelques tièdes rayons de soleil. J’ai su dans une intuition de mère que la main de Dieu m’indiquait que là, j’allais trouver les restes de mon fils. Au milieu du bois, après un ratissage minutieux, quelques os ont commencé à apparaître. Quelques mois plus tard, lors d’une autre recherche, on a pu localiser le crâne. Les autorités se sont engagées à révéler rapidement l’identité du défunt, mais quatre années ont passé... Finalement, on a établi sur base d’une analyse d’ADN qu’il s’agissait bien des restes de mon fils. Après douze ans de recherche, ils m’ont enfin remis une caisse en carton contenant 69 os alors qu’un squelette complet en compte près de 270. Mon combat continue : je m’efforce à ce que justice soit pleinement rendue, à ce que les responsables soient jugés et que l’Etat indemnise les dommages moraux et matériels que ses agents ont causés.(…) »




