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TURQUIE - L’article 301 menace la liberté d’expression : il doit être immédiatement abrogé

jeudi 1er décembre 2005

Index AI : EUR 44/035/2005

DÉCLARATION PUBLIQUE

Amnesty International est extrêmement inquiète de l’usage fréquent de l’article 301 du Code pénal turc (CPT) pour poursuivre des défenseurs des droits humains, des journalistes et d’autres membres de la société civile exprimant pacifiquement une opinion dissidente. L’article 301 relatif au dénigrement de l’identité turque, de la République, et des fondements et institutions de l’État, a été introduit dans le cadre des réformes législatives du 1er juin 2005, en remplacement de l’article 159 de l’ancien code pénal. Amnesty International s’est opposée à plusieurs reprises à l’usage de l’article 159 pour poursuivre des opinions critiques non violentes, et a demandé aux autorités turques d’abolir cet article.

Amnesty International craint désormais que les termes vagues et généraux de l’article 301 lui permettent lui aussi d’être appliqué de manière arbitraire pour ériger en infraction de nombreuses opinions critiques. Selon cet article,

Le dénigrement public de l’identité turque, de la République ou de la Grande Assemblée nationale turque sera puni de six mois à trois ans d’emprisonnement.

Le dénigrement public du gouvernement de la République de Turquie, des institutions judiciaires de l’Etat, des structures militaires ou sécuritaires, sera puni de six mois à deux ans d’emprisonnement.

Dans les cas où le dénigrement de l’identité turque sera commis par un citoyen turc dans un autre pays, la peine sera accrue d’un tiers.

L’expression d’une pensée à visée critique ne constitue pas un délit.

[traduction non officielle].

La nuance finale de l’alinéa 4 de l’article laisse à penser que les expressions correspondant à une « critique » et non à un « dénigrement public » ne sont pas punissables. Amnesty International estime que cette tentative d’établir une distinction entre la critique et le dénigrement pose un grave problème. Le manque de certitude juridique de ce délit entraînera des interprétations arbitraires de la part des juges et des procureurs. Le ministre de la Justice en personne, Cemil Cicek, aurait déclaré que toute la question se réduit à l’interprétation des textes de loi.

Amnesty International estime que l’article 301 constitue une menace directe pour la liberté d’expression, reconnue dans l’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) et à l’article 10 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. La Turquie est État partie à ces deux conventions ; le gouvernement turc se trouve donc dans l’obligation juridique de respecter la liberté d’expression. Cependant, Amnesty International reçoit régulièrement des informations faisant état de personnes poursuivies au titre de l’article 301, pour avoir exprimé des opinions très diverses. Certaines de ces affaires sont détaillées ci-dessous. Amnesty International espère que l’attention internationale portée au romancier Orhan Pamuk permettra aussi de faire connaître les affaires de personnes moins connues, poursuivies au titre du même texte de loi.

En ce qui concerne les préoccupations exprimées ci-dessus, Amnesty International note également la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme. Selon celle-ci, la limite de la critique acceptable est moins stricte quand il s’agit d’hommes politiques que de personnes privées (Lingens c. Autriche, 1986) ; quand il s’agit de gouvernements (Castells c. Espagne, 1992) ; et les autorités d’un État démocratique doivent accepter la critique, même sous forme provocante ou insultante (Ozgur Gundem c. Turquie, 2000). En outre, le texte de loi doit être accessible et formulé avec une précision suffisante pour que les citoyens puissent adapter leur conduite (Sunday Times c. Royaume-Uni, 1998). Amnesty International note également la Recommandation 1589 (2003) 1 de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, qui demande entre autres d’abolir les textes de loi permettant de soumettre la liberté d’expression journalistique à des poursuites pénales ; de mettre immédiatement fin à toutes les formes de harcèlement juridique ou économique des médias dissidents ; et d’incorporer aux textes de loi nationaux la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme dans le domaine de la liberté d’expression, en formant les juges de manière adéquate.

Poursuites au titre de l’article 301

Orhan Pamuk est un auteur turc de renommée internationale, dont les romans, notamment Neige et Mon nom est rouge ont été traduits en de nombreuses langues et ont reçu de nombreuses critiques élogieuses. Il est poursuivi aux termes de l’article 301 pour ses commentaires dans un entretien accordé au Tages Anzeiger, un journal suisse, le 5 février 2005. Dans cet entretien, Orhan Pamuk a déclaré que 30 000 Kurdes et un million d’Arméniens avaient été tués, que personne ou presque n’osait en parler, mais que lui le faisait - et qu’il était détesté pour cette raison. La première audience dans cette affaire s’ouvrira au tribunal de première instance n°2 de Sisli, à Istanbul, le 16 décembre 2005.

Hrant Dink est journaliste et rédacteur à l’hebdomadaire de langue arménienne Agos, publié à Istanbul. Le 7 octobre 2005, Hrant Dink a été condamné à six mois de prison avec sursis par le tribunal de première instance n°2 de Sisli à Istanbul, pour « dénigrement de l’identité turque » dans un article qu’il avait écrit sur l’identité arménienne. Selon le procureur, Hrant Dink avait écrit cet article dans l’intention de dénigrer l’identité nationale turque. Le tribunal a accordé le sursis car le journaliste n’avait pas été condamné précédemment, à condition qu’il ne récidive pas. Hrant Dink, qui a interjeté appel de cette décision, en attend le résultat. Cependant, il est également poursuivi au titre de l’article 301 pour une autre infraction (voir ci-dessous). S’il était emprisonné, Amnesty International le considèrerait comme un prisonnier d’opinion.

Sehmus Ulek est le vice-président de Mazlum Der, une ONG turque de défense des droits humains. Le 28 avril 2005, le tribunal de première instance n°3 de Sanliurfa a ouvert un procès le concernant, lui et Hrant Dink, aux termes de l’article 159 de l’ancien CPT (actuel article 301), pour leurs discours lors d’une conférence organisée le 14 décembre 2002 par la section d’Urfa de Mazlum Der, intitulée « Sécurité mondiale, terrorisme et droits humains, multiculturalisme, minorités et droits humains ». Dans son intervention, Sehmus Ulek avait fait allusion au projet national de la république turque, et en particulier à ses effets sur les régions situées dans le sud-est du pays ; Hrant Dink, lui, avait abordé sa propre relation avec les conceptions officielles de l’identité turque. La prochaine audience aura lieu le 9 février 2006.

En mai 2005, un procès s’est ouvert au tribunal de première instance n°2 de Beyoglu à Istanbul, contre Ragip Zarakolu, éditeur, pour avoir publié une traduction turque d’un livre de Dora Sakayan intitulé Les épreuves d’un médecin arménien (Bir Ermeni Doktorun Yasadiklari : Garabet Haceryan’in Izmir Guncesi, Belge, Istanbul 2005). Ragip Zarakolu a été inculpé de « dénigrement de l’identité turque et des forces de sécurité » aux termes de l’article 159 du CPT, puis de l’article 301 lorsque le nouveau CPT est entré en vigueur. D’autres poursuites avaient été lancées à son encontre au mois de mars, pour « dénigrement de l’État et de la République » aux termes de l’article 159 (également transformé en article 301) et « insulte à la mémoire d’Atatürk », aux termes de la Loi n°5816, pour avoir publié une traduction turque d’un livre de George Jerjian intitulé La vérité nous libèrera (Gercek bizi Ozgur Kalicak, Belge, Istanbul 2004).

Fatih Tas, âgé de 26 ans, est étudiant en communication et journalisme à l’université d’Istanbul, et possède la maison d’édition Aram. Il est actuellement poursuivi au titre de l’article 301 pour avoir publié la traduction turque d’un livre de l’universitaire américain John Tirman, intitulé Savas Ganimetleri : Amerikan Silah Ticaretinin Insan Bedeli (Dépouilles de guerre : le coût humain du commerce des armes par les États-Unis, Aram, Istanbul 2005). Cet ouvrage comporterait une carte présentant une grande partie de la Turquie comme traditionnellement kurde, et affirme que l’armée turque a commis un grand nombre d’atteintes aux droits humains dans le sud-est du pays, au cours des années 1980 et 1990. Fatih Tas affirme que son livre ne contient rien qui n’ait été déjà discuté au parlement ou dans les médias turcs, et qu’il ne visait pas à insulter la Turquie ou l’identité turque. Le procureur aurait demandé que chaque « insulte » contenue dans le livre fasse l’objet d’une inculpation séparée, et aurait demandé la condamnation de Fatih Tas à une peine de dix ans et demi d’emprisonnement. La prochaine audience s’ouvrira le 2 décembre 2005 au tribunal de première instance n°2 d’Istanbul. En relation avec d’autres déclaration figurant dans le livre, Fatih Tas est également inculpé au titre des articles 1/1 et 2 de la Loi n°5816, qui interdit d’insulter publiquement la mémoire d’Atatürk.

Ancien lieutenant dans l’armée turque, Murat Pabuc a pris sa retraite pour invalidité. En service, il a assisté au gigantesque tremblement de terre qui a frappé la Turquie en août 1999, et vu la corruption institutionnelle qui, selon lui, s’en est ensuivie. Désabusé vis-à-vis de ses devoirs militaires, considérant les soldats comme aliénés des gens ordinaires, Murat Pabuc a commencé à refuser d’obéir aux ordres. Il a fini par suivre un traitement psychiatrique. En juin 2005, il a publié son libre, Boyali Bank Nobetini Terk Etmek. La traduction littérale de ce titre est « L’abandon du devoir du banc peint », qui fait allusion à une anecdote turque parodiant un soldat qui suit les ordres sans réfléchir. Murat Pabuc estime qu’il s’agissait pour lui de la seule façon d’exprimer ce qu’il avait vécu dans l’armée. En conséquence, il est poursuivi pour « dénigrement public de l’armée », au titre de l’article 301.

Birol Duru est journaliste. Le 17 novembre 2005, il a été inculpé de « dénigrement des forces de sécurité » aux termes de l’article 301, pour avoir publié - via l’agence de presse Dicle - un communiqué émanant de la section de Bingol de l’Association turque pour la défense des droits humains (IHD), selon lequel les forces de sécurité brûlaient des forêts à Bingol et Tunceli. Le président de la branche de Bingol de cette organisation, Ridvan Kizgin, est également inculpé aux termes d’un autre texte de loi, pour le contenu de ce communiqué de presse. Depuis 2001, 47 poursuites ont été intentées à Ridvan Kizgin ; Amnesty International mène actuellement une action internet en sa faveur (http://web.amnesty.org/pages/tur-161105-action-eng), dans le cadre de notre présente campagne en faveur des défenseurs des droits humains en Turquie et Eurasie. Birol Duru doit connaître son verdict le 8 décembre 2005.

Amnesty International se félicite de nombreux changements introduits par les réformes législatives entrées en vigueur le 1er juin 2005. Cependant, notre organisation estime que la fréquence et l’ampleur des affaires présentées ci-dessus démontrent toutes les menaces que l’article 301 fait peser sur le principe de la liberté d’expression ; Amnesty International demande donc son abrogation. Les défenseurs des droits humains, écrivains, éditeurs - et potentiellement n’importe qui - exprimant des opinions contraires à « l’histoire officielle » ou à l’idéologie dominante peuvent se voir poursuivis. C’est une maigre consolation que de telles poursuites se terminent rarement par un emprisonnement, mais plus souvent par des amendes, un acquittement ou un abandon des poursuites. L’ouverture de ces poursuites constitue un moyen de réduire au silence les voix de l’opposition ; il faut réagir immédiatement à ces pratiques. Amnesty International considère que l’article 301 est en contradiction avec les obligations juridiques internationales de la Turquie, et demande donc aux autorités turques de cesser sans délai toutes les poursuites initiées contre des personnes aux termes de cet article, et de l’abolir dans son intégralité.

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5 Messages de forum

  • Dans votre communiqué,concernant l’article 301 en Turquie, vous dites« Les défenseurs des droits humains, écrivains, éditeurs - et potentiellement n’importe qui - exprimant des opinions contraires à « l’histoire officielle » ou à l’idéologie dominante peuvent se voir poursuivis » ; Citoyen français vivant en France, je suis sceptique sur le qualificatif de « genocide » de la tragédie arménienne de 1915 ( bien que mon opinion ne soit pas encore arretée sur la question).La France reconnait officiellement le génocide arménien par le biais d’une loi.Puis-je émettre des doutes sur cette« idéologie dominante » sans etre poursuivi comme l’ont été, il y a peu, quelques spécialistes français de l’empire ottoman ou récemment le consul général de Turquie à Paris ?

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  • De la même manière, on est passible de poursuite en justice si on s’oppose à l’« histoire officielle » reconnaissant un « génocide arménien » en France.

    Pourquoi, la France que l’on présente comme référence dans cette affaire ne doit-elle pas abroger sa loi reconnaissant un génocide arménien, pusique celle-ci est la brêche dans laquelle s’engouffrent certaines organisations pour poursuivre et faire condamner des historiens et des citoyens ?

    Ne sommes nous pas là aussi dans un cas typique de limitation de la liberté d’expression et de pensée ?

    Quid aussi du fait qu’un journaliste peut difficilement faire publier un article sur la Turquie à moins d’y inclure le mot ’génocide’ dans un coin ? Serait-on dans un pays où le terrorisme intellectuel fait foi avant la science, la recherche historique et le travail journalistique ?

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  • Amnestie International prouve ici qu’elle sait jouer un rôle de premier plan dans la lutte pour les libertés civiles. Sur le procès de Pamuk, on peut également lire avec profit les déclarations du PEN international à l’adresse suivante :
    http://www.internationalpen.org.uk/...

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  • Je tiens à réagir par rapport aux commentaires :

    Vous n’êtes pour la plupart qu’une bande de négationistes. Vous vous prenez pour qui pour contester des choses qui ce sont réellement passées ? A vous entendre la réalité historique peut se contester et il n’existe pas une seule histoire. C’est une abération. Bientôt vous aller nous dire que Louis XIV n’a jamais existé ? Le génocide arménien à bien eu lieu, seuls les incultes manipulés par l’Etat turque peuvent penser le contraire. Tout comme les groupuscules nazis qui disent encore que le génocide des juifs n’a jamais eu lieu. On a des milliers de preuves mais non, pour vous ça n’a pas exister ou il faut contester. Vous êtes vraiment des ignorants ou des menteurs. D’ailleurs je n’ai pas besoin de vérifier que vous êtes d’origine turque, puisque c’est quasiment seulement dans ce pays qu’on enseigne une histoire éronnée du génocide arménien, en faisant croire que c’est les arméniens qui ont « génocidé » les turques. Il suffit d’allumer la TV turque pour le constater. Mais sachez de toute façon que quoiqu’il arrive toutes les vérités se savent un jour, on ne peut cacher ses crimes indéfiniment, surtout les crimes contre l’humanité.

    A votre place, je ferais des recherches personnelles avant d’avancer des abominations pareilles, à moins que vous ne vouliez pas entendre ce qui s’est vraiment passé... mais là c’est votre âme et conscience qui est remise en cause.

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  • @ Ahparig et Balat : Etant donné que Balat est un quartier d’Istanbul et Ahparig un mot Turc, peut-être êtes vous vous mêmes d’origine Turque !! N’ayez donc pas aussi peur de revendiquer vos origines !! Peut-être en avez-vous honte ?!!
    Je suis Français d’origine Arménienne et fier de l’être ! Ma Grand-mère à vécu et survécue à ces massacres barbares, et à travers moi la mémoire de mon peuple ne sera pas bafouée par la bêtise et la misère intellectuelle de Turcs négationnistes.

    « émettre des doutes sur cette « idéologie dominante » : Cet axe de réflexion est finalement assez semblable à celui du Front National concernant le génocide Juif....mais peut-être niez vous également ce fait historique ?? »Pourquoi, [...] celle-ci est la brèche dans laquelle s’engouffrent certaines organisations pour poursuivre et faire condamner des historiens et des citoyens ?" : Avant de vous exprimer sur un sujet que vous ne maitrisez pas, vous devriez un peu mieux vous renseigner sur les lois françaises et savoir que la loi du 29 janvier 2001 bien que reconnaissant le génocide arménien ne prévoit pas encore de peine pénale pour un acte de négationnisme du génocide arménien (Le Sénat n’a pas encore voté cette de loi proposée par l’Assemblée Nationale).

    Vos propos nauséabonds vous ridiculisent, et plus que de la colère j’éprouve de la peine pour des personnes qui ont tellement peur de regarder dans le miroir de leur passé, qu’ils en arrivent à nier leur propre histoire, et à s’avilir eux-mêmes.
    Les Turcs voudraient être un peuple sans « histoires », mais un peuple sans histoire est un peuple sans âme.

    Comme l’a dit Raymond Queneau « L’histoire est la science du malheur des hommes » et Dieu sait que le Peuple Arménien a la définition du mot malheur gravé dans ses tripes et dans son coeur. Le gouvernement Turc a privé le Peuple Arménien de 200 000 de ses Histoires en 1896, 30 000 en 1909 et 1 500 000 en 1915.
    Ce sont des faits avérés de l’Histoire reconnus par plus de 14 gouvernements......mais peut-être que le monde entier s’est ligué contre la « pauvre Turquie »......

    En niant le génocide Arménien, vous ne faites qu’entretenir la barrière de l’incompréhension et de la haine entre nos 2 peuples et réduisez à néant les efforts des véritables intellectuels Turcs (Orhan Pamuk, Hrant Dink, Elif Shafak, etc).
    Laissez donc l’histoire à ceux qui sont capables de la regarder en face.....

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