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Réponse d’Amnesty International à un article et un éditorial du quotidien britannique Times

mardi 20 juillet 2004, par Service Presse

DOCUMENT EXTERNE

Amnesty International se réjouit de l’attention accordée à la promotion et à la protection des droits humains. Toutefois, l’article et l’éditorial consacrés à Amnesty International par le Times du 29 mai 2004 constituait un ensemble curieux qui nous a laissés perplexes.

On pouvait y lire un grand éloge de l’organisation. Il y était écrit qu’Amnesty International travaillait sans relâche à l’une des plus grandes causes de notre temps, qu’elle avait fait des droits humains une préoccupation majeure et que c’était l’une des organisations bénéficiant de la plus grande confiance en Europe. Malheureusement, on pouvait y lire également un certain nombre d’informations inexactes, erronées et susceptibles de semer la confusion.

Le Times posait la question de savoir si Amnesty International n’avait pas oublié ses idéaux de départ. Rien ne peut être plus éloigné de la vérité. Notre engagement aux idéaux qui ont présidé à la naissance d’Amnesty International - l’universalité et l’indivisibilité des droits humains, l’indépendance et l’impartialité de notre organisation, notre solidarité avec chaque victime individuellement et la prise de décision démocratique par nos membres, au nombre de 1,8 million, répartis à travers le monde - reste aussi fort que jamais. Notre action visant à mettre un terme à la torture, à la peine capitale, aux jugements inéquitables et à l’emprisonnement de prisonniers d’opinion, reste aussi importante qu’auparavant.

Notre rapport annuel pour 2004, rendu public le 26 mai, couvre 155 pays ; il abonde en éléments de preuve concernant des injustices et des exactions et témoigne de notre détermination à obtenir pour tous un traitement équitable partout dans le monde, quels que soient l’origine, l’identité ou le statut social des personnes. Le rapport décrit le sort de prisonniers d’opinion dans 44 pays ; il parle entre autres de personnes comme Sing Chantthakoummane et Pangtong Chokbengboun au Laos, arrêtés en 1975, détenus sans jamais avoir été inculpés ni jugés pendant dix-sept ans pour être «  rééduqués », puis condamnés à la prison à vie à l’issue d’un procès inéquitable en 1992.

En accusant Amnesty International de mettre de côté des sujets anciens au profit d’autres plus nouveaux, le Times oublie que notre mission n’est jamais restée figée dans le temps. Notre action a constamment évoluée et nos priorités ont été établies, à travers un processus démocratique de consultation avec tous nos membres, de façon à répondre aux défis en matière de droits humains qui se présentaient - qu’il s’agisse de « disparitions » dans les années 80, d’exactions par des groupes armés dans les années 90 ou de droits économiques et sociaux et de la violence contre les femmes aujourd’hui.

Le droit à la santé, violé lorsque des victimes de viol au Rwanda n’ont pas accès aux traitements indispensables pour lutter contre le virus du sida. Le droit à la nourriture, violé lorsque des pénuries alimentaires sont organisées et utilisées comme arme politique au Zimbabwe ou en Corée du Nord. Le droit au logement, violé lors des évictions forcées en Angola ou la destruction de maisons en représailles dans les territoires occupés palestiniens. Il s’agit là de droits humains fondamentaux, reconnus comme tels en droit international depuis des dizaines d’années mais qui restent négligés en pratique par de nombreux gouvernements à travers le monde. Et ce sont eux qui font l’objet des campagnes et rapports récents d’Amnesty International.

La violence contre les femmes, qu’elle soit perpétrée en temps de guerre ou dans un contexte familial, est un scandale en matière de droits humains. Selon le droit international, il revient aux gouvernements de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour respecter, protéger et faire appliquer le droit des femmes à vivre libres de toute violence, chez elles et en dehors de chez elles. Notre campagne mondiale pour mettre un terme à la violence contre les femmes a mis en lumière les cas de centaines de femmes victimes de violences ou ayant survécu à des actes de violence, du Congo à la Colombie et de l’Espagne au Swaziland.

Suggérer que nous mettrions en quelque sorte la pédale douce sur la Russie, en particulier à propos de la Tchétchénie, ou que nous négligerions de parler de certaines personnes du fait de leurs richesses, est faux. Notre campagne récente sur la Russie a attiré l’attention de la communauté internationale sur un certain nombre de thèmes graves relatifs aux droits humains dans ce pays et nous continuons d’attirer l’attention sur certaines personnes en danger à la fois en Tchétchénie et en Russie. Notre détermination à obtenir le respect des droits humains pour tous, quels que soient son origine ou son statut, demeure intacte.

Le Times renouvelle en 2004 sa tactique de 1993, en tentant d’attribuer à la secrétaire générale actuelle les changements adoptés par Amnesty International à travers un processus de décision formel ; accuser simplement une personne ou une organisation de quelque chose ne suffit pas à faire de cette hypothèse un fait.

Notre décision de nous battre en faveur de l’abolition de la peine de mort a fait l’objet de controverses lorsqu’elle a été prise, de même que notre décision de promouvoir les droits économiques, sociaux et culturels et d’agir pour protéger les femmes de la violence. Mais critiques et controverses n’ont jamais empêché les membres d’Amnesty International de travailler aux thèmes qui modèlent l’agenda des droits humains au quotidien.

L’éditorial et l’article du Times accusent Amnesty International de partialité et de politisation à propos des déclarations de l’organisation concernant les États-Unis et la « guerre au terrorisme ». Le Times aurait dû vérifier les faits et ses suppositions.

Nous n’avons pas, comme le proclame l’éditorial du Times, déclaré que «  l’Amérique a fait plus de mal aux droits humains que n’importe quel autre pays depuis cinquante ans ». Notre préoccupation est davantage que la violence exercée par des groupes armés et les violations perpétrées par les gouvernements (bien noter le pluriel, svp) se sont combinées pour produire l’attaque la plus durable jamais perpétrée au cours de ces cinquante dernières années du point de vue du droit international humanitaire et de l’ensemble des valeurs des droits humains.

De même, nous ne sommes pas restés « virtuellement silencieux sur les exactions terroristes », comme le prétend l’éditorial du Times. Nos rapports et déclarations de ces dernières années montrent que nous avons toujours condamné les attaques criminelles, cruelles et sans pitié, commises par des groupes armés tels qu’al Qaïda et que nous avons toujours dit clairement que ces attaques s’apparentaient à des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.

Avons-nous été « rapides à condamner les États-Unis pour des faits abusifs réels ou imaginés lors du conflit en Irak » ? Non, nous avons répertorié des actes correspondant à une politique d’exactions, commis par des Américains sur des détenus, notamment en Irak, en Afghanistan et à Guantánamo Bay, sur une période de deux ans. Nous avons présenté des allégations qui avaient été vérifiées et comparées, attestant d’actes de brutalité et de cruauté, aux plus hauts niveaux du gouvernement américain, notamment à la Maison Blanche, au ministère de la Défense et au Département d’État.

Est-ce « politique » de faire remarquer que les principes relatifs aux droits humains et au droit international ne sont pas respectés, qu’ils sont laissés de côté, foulés aux pieds par des gouvernements puissants ? Est-ce «  politique » de fournir les preuves que la « guerre au terrorisme » n’a fait qu’encourager une nouvelle vague d’atteintes aux droits humains et détourné l’attention des atteintes anciennes ? Est-ce « politique » de demander aux gouvernements du monde entier - y compris aux États-Unis et au Royaume-Uni - de respecter leurs obligations internationales ? Nous ne le pensons pas.

Une organisation qui se consacre à la remise en liberté de prisonniers d’opinion doit rester fidèle à ce qu’elle croit en conscience : que le respect absolu des droits humains fondamentaux de tous est juste en principe et en pratique. C’est pourquoi nous continuerons toujours à dénoncer les atrocités et exactions partout où elles se produisent, quels qu’en soient les auteurs.

Signé

Paul Hoffman

Président

Comité exécutif international

Amnesty International

Index AI : POL 30/029/2004 ÉFAI

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