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MEXIQUE : Justice et sécurité pour les femmes de Ciudad Juárez

mardi 8 octobre 2002

Index AI : AMR 41/032/02

Plus de 200 femmes ont été tuées depuis 1993 à Ciudad Juárez, dans l’État de Chihuahua. Elle méritent que justice leur soit rendue et toutes les femmes qui vivent et travaillent dans cette ville ou aux alentours méritent d’être protégées contre la violence, a déclaré aujourd’hui Amnesty International.

Cette déclaration arrive au moment où des femmes du monde entier se réunissent à Guadalajara, au Mexique, pour le Forum international de l’AWID (Association pour les droits et le développement des femmes), du 3 au 6 octobre.

En 1998, la Comisión Nacional de Derechos Humanos (CNDH, Commission nationale des droits humains) avait transmis une recommandation aux autorités demandant l’ouverture d’enquêtes exhaustives et efficaces pour éclaircir les circonstances dans lesquelles s’étaient produits les meurtres de femmes à Ciudad Juárez. La recommandation demandait également que tous les responsables soient traduits en justice et que les fonctionnaires qui avaient manqué à leur devoir en ne menant pas d’enquête sur ces affaires fassent l’objet d’investigations et soient sanctionnés.

« Malgré les années écoulées depuis la recommandation de la CNDH, malgré de nouveaux meurtres et l’avis favorable donné à cette recommandation par les mécanismes interaméricains et ceux des Nations unies, les autorités n’ont pas totalement rempli leurs obligations : de ce fait, les victimes et leur famille n’ont pas obtenu réparation et la population de Ciudad Juárez continue de vivre dans la peur », a ajouté Amnesty International.

Présentées par les autorités comme une solution à ces affaires, les arrestations n’ont pas mis fin aux meurtres. Entachées d’irrégularités, marquées par des abus, elles ont miné la confiance des familles de victimes et de la collectivité.

« Pour que les responsables soient traduits en justice et pour prendre des mesures propres à empêcher de nouveaux meurtres, les autorités mexicaines – tant au niveau fédéral qu’à celui de l’État – ont l’obligation de mener dans les meilleurs délais des enquêtes exhaustives et impartiales sur cette violence récurrente exercée contre les femmes », a précisé Amnesty International.

« Ces mesures doivent être transparentes et efficaces si l’on veut mettre fin à ces meurtres répétés et faire en sorte que le système judiciaire inspire confiance », a également déclaré Amnesty International.

« Il ne suffit pas que les différentes agences et autorités chargées des enquêtes se lavent les mains de leurs responsabilités et déclarent qu’elles n’ont pas compétence pour traiter ces affaires. Des meurtres aussi horribles et récurrents appellent une réaction conjuguée de toutes les institutions concernées, au niveau fédéral et de l’État, afin de montrer que ces crimes ne peuvent être tolérés et ne le seront pas », a souligné Amnesty International.

En janvier 2002, dans un courrier adressé aux autorités mexicaines, Amnesty International demandait des informations sur l’état d’avancement des enquêtes en cours. L’organisation insistait sur la nécessité d’ouvrir immédiatement des enquêtes exhaustives et impartiales, et sur la responsabilité qu’avaient les institutions de garantir la sécurité des personnes vulnérables. Les réponses reçues à ce jour, loin d’être satisfaisantes, font douter de l’engagement pris par les autorités de mettre fin à la tragédie des neuf dernières années et de rétablir les victimes et leur famille dans leur dignité.

Beaucoup de femmes tuées ou « disparues » à Ciudad Juárez étaient des migrantes vivant dans des communautés marginalisées, sans le soutien d’aucune structure familiale bien souvent, et travaillant dans l’industria maquiladora, c’est-à-dire dans les usines installées par des compagnies américaines et d’autres compagnies étrangères pour exploiter une main d’œuvre bon marché et des tarifs douaniers favorables à proximité de la frontière avec les États-Unis.

« Ces affaires mettent en lumière le lien qui existe entre la mondialisation de l’économie et la violence infligée aux femmes. Alors que la mondialisation a créé des ouvertures économiques pour les femmes dans certaines régions, une pauvreté accrue et une banalisation du travail ont conduit des milliers de femmes à migrer en quête d’un emploi. Souvent, elles se retrouvent dans des situations qui les exposent à l’exploitation, à la violence et aux exactions. Et la protection du système judiciaire leur est refusée », commente Amnesty International.

« Le message doit être clair : la violence exercée contre les femmes doit être combattue à la racine. Toutes les affaires de violence doivent être suivies d’enquêtes exhaustives, les responsables doivent être jugés et il faut prendre des mesures pour remédier aux causes de la vulnérabilité des femmes », a conclu l’organisation de défense des droits de l’homme.

Devant le rôle sans cesse croissant que jouent les acteurs économiques, notamment les multinationales qui investissent au Mexique, Amnesty International appelle les compagnies implantées dans ce pays à montrer l’exemple en matière de droits humains, à faire preuve de responsabilité sociale à l’égard des communautés qu’elles emploient et à instaurer des mesures appropriées et une protection adéquate pour garantir la sécurité de leurs employés.

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1 Message

  • > MEXIQUE : Justice et sécurité pour les femmes de Ciudad Juárez Le 4 décembre 2002 à 21:01 , par Sylvie Cappon

    Actuellement en voyage au Mexique, voici un petit texte que j’ai écrit sur le sujet.

    FEMMES DE JUAREZ

    A des années lumière du Mexique coloré et touristique, il y a Ciudad Juarez, ville frontière séparée d’El Paso, au Texas, par le Rio Grande. Ciudad Juarez est l’un des principaux points d’entrée aux Etats-Unis de la drogue venue d’Amérique latine, et est connu pour son cartel – le cartel de Juarez – ainsi que pour sa corruption, liée au crime organisé.

    C’est aussi, depuis une dizaine d’années, un « laboratoire de la mondialisation ». Depuis 1994 et l’entrée en vigueur du NAFTA, traité de libre-échange entre les USA, le Canada et le Mexique, de nombreuses multinationales, majoritairement américaines, ont implanté leurs usines fabriquant des pièces automobiles et électroniques, les « maquiladoras », le long de la frontière des Etats-Unis. Un tiers des maquiladoras se trouve à Ciudad Juarez, employant plus de 200 000 ouvriers mexicains, ou plutôt ouvrières, car il s’agit de femmes à 70%. Soixante-dix pour cent des entreprises « Fortune 500 » (les 500 plus puissantes au monde) font appel aux maquiladoras, et ce pour des raisons évidentes : en s’implantant au Mexique elles ne paient quasiment aucun impôts ni droits de douane, ne sont pas tenues de respecter de législation sur la protection de l’environnement ou la sécurité du travail, et surtout, ont accès à une main d’œuvre pléthorique rémunérée en moyenne 4,5 dollars la journée, soit environ 800 francs par mois.

    Le NAFTA ayant permis l’importation au Mexique de produits alimentaires bon marché issus de l’agriculture américaine à grande échelle, les petits exploitants mexicains ne peuvent faire face et se ruent vers les maquiladoras, espérant en fin de compte passer la frontière et vivre une vie meilleure aux Etats-Unis. Chaque jour, de nombreux immigrants arrivent de tout le Mexique, particulièrement des Etats du sud, les plus pauvres, alors même que la récession de l’économie américaine, surtout depuis le 11 septembre, frappe durement Ciudad Juarez, avec un taux de chômage en pleine explosion. En l’espace de quelques années, Juarez est devenue la quatrième ville du Mexique.

    Les conditions de vie sont déplorables, les immigrants s’entassent dans des bidonvilles insalubres, les « colonias », souvent faits de bouts de carton et autres matériaux récupérés dans les usines. Le plus souvent, il n’y a ni eau courante, ni éclairage. Les Américains ont élevé de hauts murs le long du fleuve pour tenter d’endiguer l’immigration clandestine, mais de nombreux Mexicains continuent à tenter l’aventure, se font exploiter par des passeurs et se noient chaque année.

    Les conditions de travail dans les maquiladoras tiennent évidemment de l’exploitation, les femmes doivent souvent traverser la ville à pied en pleine nuit pour se rendre à l’usine, quelques minutes de retard et en guise de punition on les prive de travail et donc de salaire pour la journée, elles seraient même sommées de montrer leur tampons ou serviettes hygiéniques souillées chaque mois pour prouver qu’elles ne sont pas enceintes.

    Dans ce décor triste à mourir, il y a pire.

    Depuis 1993, près de 300 femmes ont été enlevées et brutalement assassinées, et 500 autres ont disparu sans laisser de traces. On retrouve les corps dans des décharges, des fossés, dans le désert. Les victimes sont systématiquement violées, mais aussi étranglées, lacérées, écrasées, démembrées, brûlées, défigurées, seins coupés, sexe mutilé, intestins arrachés, corps couverts de morsures et de coups de couteau, crânes et visages défoncés. Elles répondent toutes à un signalement commun : jeunes (14-20 ans en moyenne), pauvres (surtout des ouvrières des maquiladoras), minces et jolies, longs cheveux bruns.

    On s’interroge sur les motifs, et diverses thèses circulent. Outre la possibilité du serial killer, ces femmes pourraient être enlevées pour participer de force à des films pornos avant d’être éliminées. Il pourrait s’agir de trafic d’organes, ou de nécrophilie. Thèse sociologique, la « prise de pouvoir » économique toute relative des femmes des maquiladoras provoquerait chez certains hommes au chômage un ressentiment pathologique. Ces crimes laissés impunis susciteraient également des vocations, et on aurait peut-être affaire à divers malades s’inspirant des agissements de leurs confrères. Autre thèse, et c’est la plus inquiétante, la police de Juarez serait derrière tout cela, et divers témoignages corroborent cette hypothèse.

    Outre l’horreur que les faits suscitent, ce qui choque, c’est bien l’attitude des autorités. Passons sur l’inaction des directions d’usines : ces femmes n’ont après tout qu’une valeur économique, valeur risible, une morte une de remplacée, vite oubliées. On leur conseille les cours de karaté. La police, le gouvernement ne font rien, ou juste assez pour ne pas être accusés de complicité. Les disparitions ne donnent lieu à aucune enquête systématique et scientifique, les fichiers ne contiennent souvent aucune photo qui permettrait l’identification de la victime, règne le plus grand laisser-aller et de ce fait un climat de totale impunité. En 10 ans, il y a bien eu quelques arrestations, jugées non concluantes et qui n’ont débouché sur rien. Un seul homme a été condamné pour un seul meurtre, mais il s’agirait d’un bouc émissaire, d’une arrestation sommaire pour se tirer d’affaire.

    La police accuse les victimes de s’être livrées secrètement à la prostitution et donc d’avoir cherché les ennuis. Le gouverneur de l’Etat de Chihuahua met leur enlèvement sur le compte de leurs « tenues provocantes », et sur le fait que des femmes seules n’ont rien à faire dehors la nuit.

    Cette incroyable misogynie n’est pas un cas isolé, on la retrouve dans l’ensemble de la société mexicaine, patriarcale par excellence, où les mères, les sœurs, sont des saintes, et les autres, toutes des putes. Le mâle domine. Il n’y a pas qu’à Ciudad Juarez que des femmes disparaissent, il y aurait 400 autres « desaparecidas » dans l’Etat de Chihuahua, 300 au Chiapas, 150 dans l’Etat de Guerrero. Sur les 32 Etats mexicains, seuls 11 criminalisent la violence conjugale, et une chercheuse rencontrée l’an dernier m’avait expliqué que dans certains villages, les femmes qui divorcent ou que leur mari abandonne deviennent le bien commun des hommes du coin, qui peuvent donc les violer quand ça leur chante.

    L’attitude des hommes d’ici à mon égard est sur ce point symptomatique, et j’ai souvent envie d’en prendre un pour frapper l’autre mais c’est une autre histoire…

    Pour en revenir aux femmes de Juarez, les familles des victimes et des disparues en sont réduites à ériger des autels devant les commissariats de police et à manifester de temps en temps dans la rue. Ces efforts, cette quête de justice et de dignité donnent lieu à un cortège de répressions de la part des autorités. Des artistes témoignent, des réseaux s’organisent, des pétitions circulent, mais sans la volonté du gouvernement tout cela n’a que peu de chances d’aboutir.

    Vous pouvez vous-même signer une pétition à l’adresse http://www.petitiononline.com/JUAREZ/ et faire circuler ce petit texte. Pas sûre que ça serve à grand-chose, mais la zone désertique où on retrouve les corps des victimes a bien été baptisée le « Labyrinthe du Silence »…

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