Jacques, mon bien cher Jacques,
Alors ? C’est l’heure ? C’est maintenant ? Si tôt vraiment ? Oui, je sais, nous savions tous bien sûr. Le temps n’épargne personne alors forcément, on s’y attendait évidement. Mais enfin ! C’est donc vraiment maintenant ?
Tu vois c’est juste que je pensai, enfin j’espérais, dans ma grande naïveté, que ce serait plus facile, peut-être un peu moins pénible sachant qu’on s’y attendait. Mais je me suis trompé n’est ce pas ? En fait ça n’a rien de facile ni d’évident et ça n’a rien d’acceptable non plus. Tu pars ! Tu t’en vas ! Oui, je sais, tu nous aimes. Mais tu pars. Tu pars.
Bon ! C’est chacun sa route, chacun son chemin. Les nôtres se sont croisés il y a longtemps maintenant. C’était en … je ne sais plus bien mais ça commence a faire vraiment longtemps. J’étais un bébé médecin à l’époque et je ne comprenait pas pourquoi le sort ne m’avait pas encore personnellement désigné pour sauver la planète et l’univers entier. N’était-ce donc pas mon destin, écrit dans les étoiles de toute éternité ? Pauvre ignorant (de mon ignorance surtout)
Aujourd’hui je pense que c’est là que ça a commencé, je pense que c’est là que j’ai compris que je vivais sur terre, avec les humains. Je pense que c’est là que j’ai compris que je ne ferais rien seul et que j’aurais à partager les succès, l’estime et la gloire avec mes semblables. Mais c’est là aussi que j’ai su que le travail harassant, la peine cruelle et l’échec décourageant ne reposeraient pas que sur mes seules épaules. C’est là que j’ai atteins, papillon attiré par la lumière d’une bougie, la conviction qui ne cède pas, c’est là que j’ai entendu l’irrésistible appel intérieure, que j’ai pris conscience de l’impérieuse exigence de ne jamais, jamais renoncer quoi qu’il arrive. D’accepter de reculer parfois, soit, mais de toujours revenir. Impossible d’y échapper, c’était beaucoup trop important.
C’est là Jacques, à ce moment précis, je m’en souviens parfaitement, que je t’ai rencontré. C’était une douce chaleur, de celle qu’on réserve à l’hôte attendu. J’ignorais où le hasard de la jeunesse me menait mais toi tu m’y attendais. Tu étais là, très discret, très présent, très prévenant, comme pour un gosse dont on tient la main lors de ses premiers pas. Toi tu savais déjà, tu étais du bateau, tu étais absolument convaincu, j’ignore comment, mais tu savais déjà que je resterais à bord. Comment Jacques ? Comment pouvais-tu savoir ? Par quels chemins la vie t’avait-elle donc mené pour te donner cette sensibilité, cette certitude ? Ton travail bien sûr ! Evidement ! Tu n’étais pas seulement conscient de ce que l’humain peut faire à l’humain, mais tu savait aussi ce que peuvent être les blessures de l’âme. Tu avais appris (à quel prix ?) les chemins infernaux par lesquels les esprits privés de guide peuvent passer. Et tu savais bien sûr comment, avec patience, espoir et persévérance ces mêmes esprits peuvent renaître, fleurir et donner à nouveau.
Et pourtant Jacques, je n’arrive pas à y croire. Non, Non ! Pas à moi mon cher confrère. Il y avait plus que cela, ce n’était pas seulement ton métier. J’en suis sûr à présent : une fois pour toute tu avais décidé que comme humain, tu ne désespérerais jamais de l’humain. Tu avais décidé que dans ton monde rien n’était irréparable, que toujours il restait des traces, que rien jamais n’était définitivement perdu. Tu me l’a dis sans prononcer une parole : le temps soutient les longues espérances et terrasse les prétentions impétueuses. Lorsqu’on parle des humains, il faut savoir qu’il y à toujours quelque chose de cette humanité qui survit, qui se conserve et qui continue d’espère qu’un jour, un jour futur, les choses changerons. Et pour toi, mon cher Jacques elles furent certes bien longues ces espérances.
Combien de temps ? Combien de temps à te battre ? A résister, riposter, contre attaquer, sans jamais douter, en tout cas jamais au point de renoncer. Il n’existe rien dans l’univers connu qui puisse contrer ce genre de détermination, celle qui s’inscrit dans la longueur et qui ne s’épuise pas, celle qui fut la tienne. Comment cela peut-il arriver ? Nous ne saurons jamais. Mais c’est arrivé et nous voila, choisissant notre champs de bataille, prenant fait et cause pour les droits humains et intégrant les troupes d’Amnesty. Un travail de fourmi, où le constat d’échec s’écrit souvent avec du sang. Mais où le succès procure cette immense et étrange joie d’avoir une meilleur opinion de soi-même parce qu’on a meilleur opinion des humains en général. « Vous voyez ? Nous vous l’avions bien dit que c’était possible et regardez maintenant. Ils sont vivants, ils sont libres » Toi, moi et bien d’autres savons que cela n’arrive pas par hasard, cela n’arrive que si l’on y croit, cela n’arrive que si l’on y travaille. Et c’est ce que tu as fait Jacques, au mépris du temps lui-même. Ce genre de défis se lance souvent par bravade, toi tu l’as lancé avec la force tranquille de celui qui sait ses limites et qui cherche seulement à les atteindre, sans la vaine ambition de vouloir les dépasser.
Mais, là encore, le temps n’explique pas tout Jacques. C’était peut-être ton plus gros client (il te laissera en paix désormais) mais finalement je crois que la manière de mener ton combat n’a jamais été dictée par ceux à qui tu étais confronté. Non, ça c’était ton style, c’était ta marque, c’était ta manière bien à toi de te les faire, ça c’était le vrai coup de patte à Jacques : tu savais te faire entendre sans devoir donner de la voix, sans gueuler, sans haranguer. Ne parler que lorsqu’on à quelque chose d’incontournable à dire et qu’on veut absolument être entendu. Baliser la frontière du possible tout en poussant pour aller au moins jusque là. Et tu n’avais pas cette illusion commune à ceux qui n’aiment pas les fusils : tu savais qu’on pouvait parfois en avoir besoin.
Justes quelques phrases graves, calmement énoncées sur ce ton si sereinement confiant, curieusement décalé avec la gravité du propos. Quelques fois même de simples mots, mûrement réfléchis, nourris d’expérience, rares diamants précisément épinglés sur le velours noir d’un univers hostile et don l’éclat ramenait mystérieusement l’attention à l’essentiel, laissait finalement la pensée abandonner l’émotion et autorisait enfin la détermination à s’enraciner dans l’action. « Voila, c’est là. Vous voyez ? C’est bon, allons y maintenant » Et puis plus tard ce simple accueil. Cette chaleureuse et modeste manière de dire « Je sais, les temps sont difficiles. La tâche est rude et nous sommes si peu nombreux. Et quoi ? Vous voulez lâchez le morceau ? Entrez plutôt et mettons cela sous la lentille » Jacques, tu me manque déjà.
Mais c’est la marche des choses, la vraie. Celle devant laquelle on ne discute pas, la seule que tu acceptais. Mes pensées en écrivant ces lignes vont surtout vers ta famille. Comprendrons-ils que ce que tu laisses te dépasse ? Que cela dépasse l’ensemble de ce que tu as réalisé ? Oui, je pense que oui car qui t’aime ne peut l’ignorer. Combien de personnes te doivent elles un regard différent sur elles mêmes, sur la vie et sur le monde ? Combien de personnes te doivent elles un espoir qu’elles croyaient perdu pour toujours ? C’est un privilège rare Jacques, précieux, inestimable que de pouvoir rendre le monde meilleur sans devoir se justifier devant un comptable. Ce talent te fut accordé et tu en as fait un bon, un très bon, un excellent usage. J’ignore ce que cela t’a coûté mais je sais t’être redevable d’une partie de la dette et ce genre de dette ne se paye que par tranche de vie, qu’en part d’âme, qu’en donnant de sa personne.
Alors mon cher, puisque tu as pris cette fois un aller simple, sache que tu a été pour moi un exemple, sache toute ma reconnaissance. Sache que, d’une manière ou d’une autre, le travail sera poursuivi. Comme tu dois maintenant être impatient de te mettre en route, je te laisse aller et je te souhaite bon vent l’ami. Il ne peut que t’être favorable puisque tu sais où tu vas, mais je te le souhaite doux aussi, je souhaite qu’il t’apporte la paix, je souhaite qu’il t’accorde enfin ce repos que tu as si justement mérité.
Ton bien désolé et amicalement tien
Denis




