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Turquie

vendredi 22 septembre 2006, par Laura Lhoir

Ridvan Kizgin, harcelé

Comme de nombreux autres défenseurs des droits humains, Ridvan Kizgin, Président de la section locale de l’Association turque pour la défense des droits de l’homme (Insan Haklari Dernegi ou IHD, <http://www.ihd.org.tr/eindex.html>) à Bingöl, une ville située dans l’est du pays, est toujours inculpé pour avoir « dénigré l’État Turc ». Cette inculpation est liée à l’Article 301 du Code pénal, qui permet toutes les dérives (voir plus bas). Depuis 2001, plus de 47 actions en justice ont été intentées contre Ridvan Kizgin. Aujourd’hui, il se voit reprocher d’avoir adressé aux autorités une lettre contenant le mot Cewlik, qui est le nom kurde de sa ville, Bingöl. Par ailleurs, Ridvan Kizgin est sans cesse la cible d’actes de harcèlement et de menaces de la part de groupes ultra-nationalistes qui visent à entraver ses activités de défenseur des droits humains.

Pour plus d’informations, se référer à l’Action Urgente d’Amnesty International 205/03, disponible sur : <http://news.amnesty.org/library/Ind...> et à l’article Ridvan Kizgin fait l’objet d’un harcèlement permanent, disponible sur : <http://www.amnestyinternational.be/...>

INFORMATIONS GENERALES

Mi-orientale, mi-occidentale, la Turquie abrite une grande diversité de cultures (turque, slave, latine). Berceau de l’Empire ottoman (un Empire qui s’étendra sur le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et en Europe jusqu’aux portes de Vienne), le pays voudrait devenir membre de l’Union Européenne. Il fait déjà partie de l’OTAN. Son vaste territoire détient les sources de deux fleuves indispensables à ses voisins du Proche et du Moyen-Orient, le Tigre et l’Euphrate. Durant la première guerre mondiale, le gouvernement Jeunes-Turcs de l’Empire Ottoman, allié de l’Allemagne, organise de 1915 à 1917 un génocide contre les Arméniens. Ce génocide, non reconnu par les autorités turques actuelles, a rayé de la carte près de 1 500 000 Arméniens, sur une population totale d’environ 2 millions de personnes. Le pays change considérablement avec l’arrivée au pouvoir de Mustapha Kemal, surnommé Atatürk, en 1923, qui en fait un Etat laïc, sur le modèle occidental.

La Turquie a connu, depuis la Seconde Guerre mondiale, une succession de régimes civils et militaires. À partir de 1968, des difficultés économiques croissantes touchent les ouvriers, notamment kurdes et arméniens, qui s’organisent en mouvements d’opposition. Sévèrement réprimée par l’armée, cette contestation dégénère en une vague d’actions terroristes se réclamant du communisme comme du nationalisme. À partir de 1983, des éléments de démocratisation sont apparus. Cette évolution s’est confirmée par la suite. Mais les attentats organisés par les séparatistes du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) ont créé à nouveau une vive tension. Le pays est toujours très instable car divisé entre des courants difficilement conciliables : les laïcs contre les religieux, les pro-européens contre les nationalistes, les partisans d’un seul courant de l’Islam contrôlé par l’Etat (le Sunnisme) contre les défenseurs d’un Islam pluriel et respectueux de toutes les tendances, dont celle des musulmans Alévis,longtemps réprimée par l’Etat...

LA QUESTION KURDE

Les Kurdes forment 20% de la population et sont nettement majoritaires dans le Sud-Est anatolien, c’est-à-dire dans le Kurdistan (nom interdit par l’Etat turc), une des régions les plus pauvres du pays. Face aux revendications des Kurdes pour une reconnaissance de leurs droits culturels et politiques, la principale réponse de l’État turc, dominé par l’armée, est la violence. Le conflit contre les Kurdes a fait, en moins d’un siècle, plus de 20 000 morts et des millions de réfugiés. La guérilla kurde, menée par le Parti de travailleurs du Kurdistan (PKK), et les forces armées turques se sont rendues coupables de graves violations des droits humains. Les membres des partis politiques kurdes modérés (ne prônant pas la lutte armée) sont systématiquement victimes de pressions, d’intimidations, voire de violences et de détention arbitraire. En 1999, le chef du PKK, Abdullah Ocalan, est capturé au Kenya et extradé vers la Turquie. A l’issue de son procès, il est condamné à mort, condamnation qui ne sera pas appliquée, la Turquie ayant aboli la peine de mort. Depuis la candidature de la Turquie à l’Union Européenne, l’Etat a accordé aux Kurdes quelques concessions, dont la diffusion sur une chaîne nationale d’une émission en kurde, mais il reste encore beaucoup de domaines où la langue et la culture kurdes sont interdites. Après une trève, le PKK a relancé sa lutte armée, bien qu’elle soit beaucoup moins intense que dans les années 1980 et 1990.

LE COURANT ISLAMISTE

En 1998, la cour constitutionnelle interdit le Parti islamique de Necmettin Erbakan, de plus en plus populaire. Le premier ministre actuel, Recep Tayyip Erdogan, appartient à un parti islamique modéré et pro-européen, l’AKP, qui a fait de la question du voile un enjeu politique important (le voile avait été interdit par Atatürk, mais il est aujourd’hui défendu par le parti islamiste comme symbole religieux). Parallèlement à ce débat autour du voile, c’est toute la question de la laïcité de l’Etat turc qui est en jeu, une laïcité farouchement défendue par l’Armée. On peut dire que le pays se fracture entre les défenseurs d’une laïcité totale, et ceux qui réclament une plus grande liberté d’affirmer sa religion ou son appartenance culturelle.

LA MARCHE VERS L’EUROPE

La Turquie se tourne aujourd’hui de plus en plus vers l’Europe, et espère rejoindre l’Union Européenne. Pour que sa candidature soit acceptée, elle a dû adopter une série de réformes, notamment en faveur du respect des droits des minorités, mais également dans la lutte contre la torture et autres formes de mauvais traitements. Si certaines de ces réformes ont porté leurs fruits, il reste encore beaucoup d’efforts à faire pour faire respecter les droits humains en Turquie, notamment en diminuant le pouvoir de l’armée mais aussi en supprimant certaines lois, comme le fameux article 301 (voir plus bas).

DROITS HUMAINS

La législation comporte toujours des entraves à l’exercice des droits fondamentaux. Après l’adoption du nouveau Code pénal turc, l’expression pacifique d’une opinion divergente sur certains sujets est devenue un délit passible de poursuites et de sanctions pénales (article 301). En 2005, des cas de torture et autres mauvais traitements ont encore été signalés, les individus les plus exposés étant les détenus de droit commun. Les responsables du maintien de l’ordre continuent de faire un usage excessif de la force pour encadrer les manifestations ; quatre manifestants ont été abattus en novembre 2005. Les enquêtes sur ce type d’incidents sont insuffisantes et les agents de la force publique coupables de ces violations rarement traduits en justice. Dans les départements de l’est et du sud-est, la situation des droits humains s’est détériorée, sur fond d’affrontements armés entre les services de sécurité turcs et le parti d’opposition armée Partiya Karkeren Kurdistan (PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan).

VIOLENCES CONTRE LES FEMMES

De nouvelles dispositions positives figurent dans le code pénal, offrant aux femmes une meilleure protection contre les violences familiales et contre les crimes d’honneur. En vertu de la nouvelle Loi sur les municipalités, les communes de plus de 50 000 habitants sont tenues d’ouvrir des centres d’accueil pour femmes en détresse. Mais il reste à dégager les moyens et à faire appliquer ces nouvelles mesures.

Pour plus d’informations, se référer au Rapport 2006 d’Amnesty International, disponible sur : <http://web.amnesty.org/report2006/t...>

PISTES PÉDAGOGIQUES

- Faire une brève présentation de l’Histoire moderne de la Turquie (Empire Ottoman, Modernisation sous Mustafa Kemal « Atatürk », les coups d’Etat militaires des années 70 et 80). Se référer à : Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs, Fayard, 2000.

- Organiser un débat sur l’entrée ou non de la Turquie dans l’Union Européenne, puis présenter les principaux arguments avancés dans les médias

pour : une Europe plus puissante car plus vaste et plus peuplée, extension de l’état de droit européen reposant sur la dignité humaine et le respect des droits humains, diffusion de valeurs pacifiques, une Turquie déjà occidentale, etc.

contre : choc des cultures, instabilité de la région et proximité de zone de conflits, non-reconnaissance par la Turquie du génocide arménien, violations des droits humains, etc.

Remarque : Amnesty International n’a pas de position sur l’entrée ou non de la Turquie au sein de l’UE.

- Littérature : lire et étudier : Yashar Kemal, la trilogie de Salman le Solitaire chez Gallimard  : Salman le solitaire, 1984 ; La Grotte, 1992 ; La Voix du sang, 1995. Une trilogie consacrée aux aventures d’une famille turque réfugiée dans le sud du pays. Du même auteur : Tu écraseras le serpent, Gallimard, 1995. C’est l’histoire d’un adolescent poussé par sa grand-mère paternelle à tuer sa propre mère pour laver l’honneur de son père assassiné. Un roman qui décrit très bien le phénomène des crimes d’honneur.

Fethiyé Cetin, Le livre de ma grand-mère, L’Aube, 2006 : un très beau récit sur la découverte par l’auteur de la véritable identité de sa grand-mère, qui était arménienne. Orhan Pamuk, Le livre noir, Gallimard, 1995. Un très beau roman qui a permis à son auteur d’acquérir une réputation internationale.

Du même auteur : Neige, Gallimard, 2005 : un journaliste en reportage assiste aux luttes entre laïques et islamistes. Un tableau de la Turquie d’aujourd’hui entre Orient et Occident. Thérèse Bittar, Soliman, Gallimard, 1994. Un récit passionnant sur l’âge d’or d’une civilisation ; l’auteur livre mille détails sur la vie politique, intellectuelle et culturelle de l’Empire ottoman.

- Cinéma : Projeter et étudier : Yol (La permission), Yilmaz GUNEY (1982), disponible à la Médiathèque. Palme d’Or au Festival de Cannes en 1982, Yol est un film singulier. Opposant de gauche au régime turc, Güney est accusé du meurtre d’un juge et condamné à 19 ans de prison, quand il réalise son film. Il dicte la marche à suivre à son ami cinéaste Serif Gören qui tourne effectivement cette histoire de prisonniers bénéficiant d’une brève permission. Güney en surveille le montage. Un tableau terrible de la réalité turque.

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