GUINEE : Des réfugiés menacés
Des réfugiés du camp de Katkama, dans le sud-est de la Guinée, font la queue pour s’inscrire en vue de leur transfert vers des camps situés dans des régions plus sûres, en février 2001. © Reuters
En Guinée, les réfugiés sont au cœur de la crise des droits humains que vit le pays depuis l’intensification des hostilités transfrontalières. Les délégués d’Amnesty International qui se sont rendus récemment dans la région ont recueilli des témoignages poignants sur leur calvaire. Des centaines de milliers de réfugiés sont pris dans les affrontements qui opposent les forces de sécurité guinéennes à des groupes armés de Sierra Leone, du Libéria et de Guinée. Déjà victimes d’homicides et d’enlèvements imputables aux groupes armés, les 450000 réfugiés sierra-léonais et libériens en Guinée sont en outre, depuis le début des combats en septembre 2000, délibérément attaqués par les forces de sécurité guinéennes. Depuis que le président guinéen Lansana Conté a accusé des réfugiés de soutenir des groupes armés de leur propre pays, ou de leur prêter main-forte, ils sont la cible d’arrestations, d’homicides, d’actes de torture et d’autres formes de mauvais traitements. Ces accusations ont également incité des civils guinéens à s’en prendre aux réfugiés, alors qu’ils leur avaient précédemment réservé un accueil favorable et qu’ils les avaient intégrés au sein de leurs communautés. Après avoir fui leur propre pays en proie à des conflits armés internes marqués par des homicides, des viols, des mutilations, des enlèvements et des mesures de recrutement forcé, ces personnes étaient arrivées en Guinée avec l’espoir d’y trouver la sécurité. Certaines s’y trouvaient depuis dix ans. Des milliers d’entre elles ont maintenant été contraintes à regagner la Sierra Leone pour échapper aux violences en Guinée. Des réfugiés se sont heurtés à des actes d’obstruction, de harcèlement et d’extorsion et ont pâti de conditions de vie déplorables alors qu’ils tentaient de s’éloigner des zones frontalières ou de quitter le pays. Des camps de réfugiés ont été brûlés afin que leurs occupants ne puissent pas y retourner. Des communautés nombreuses de réfugiés ont été coupées de toute aide humanitaire pendant plusieurs mois, en particulier dans une région connue sous le nom de Bec du perroquet et délimitée par les frontières de ces trois pays. Des civils guinéens ont également été tués, violés ou enlevés lors d’incursions transfrontalières menées par des groupes armés. Pas moins de 200000 civils guinéens – voire davantage – ont été contraints de quitter leur foyer : des villages et des villes telles que Guéckédou ont été détruits et presque totalement désertés. Au mois d’avril 2001, plus de 50000 réfugiés, désespérés, avaient tenté à leurs risques et périls de rentrer au Sierra Leone. Beaucoup ont traversé à pied des zones contrôlées par les rebelles. Parmi ceux qui ont franchi la frontière les séparant des districts de Kono et de Kailahun, certains ont subi de nouvelles violences de la part des forces rebelles du Revolutionary United Front (RUF, Front révolutionnaire uni) : des jeunes filles et des femmes ont été violées et certaines d’entre elles enlevées, tandis que des hommes et des jeunes garçons ont été recrutés de force comme combattants ou contraints à travailler dans les mines de diamants. Toujours dans l’impossibilité de regagner les foyers qu’ils avaient dû abandonner des années auparavant, ils se sont de nouveau retrouvés dans des camps, cette fois dans leur propre pays. Lorsque les délégués d’Amnesty International se sont rendus en Guinée et en Sierra Leone en mars et en avril 2001, ils ont recueilli de nombreux récits poignants de réfugiés. Un Sierra-Léonais de 75 ans a raconté que cinq de ses petits-enfants – dont le plus jeune n’avait que 10 ans – avaient été enlevés par le RUF lors de l’attaque de Nongoa, le 9 mars 2001. Quelques jours plus tard, son fils a été arrêté par les forces de sécurité guinéennes après avoir été dénoncé par un civil comme étant l’un des rebelles. Son corps a été retrouvé par la suite, la gorge tranchée et le ventre ouvert. Un homme d’une quarantaine d’années, qui avait fui la Guinée fin décembre 2000 pour rentrer en Sierra Leone en passant par le district de Kono, a décrit de quelle manière le RUF l’avait séparé de sa femme à Jagbwema : « Les femmes, les enfants et les vieillards ont été autorisés à partir, mais nous [les autres hommes] avons été retenus. Le RUF nous a dit : »Maintenant vous restez avec nous, nous allons faire de vous des rebelles.« J’ai réussi à m’échapper quelques jours plus tard. » Il a également indiqué que ceux qui étaient capturés en train d’exploiter des gisements de diamants sans la permission des forces rebelles étaient tués. Amnesty International n’a cessé de demander que des mesures efficaces soient prises de toute urgence afin de protéger les milliers de personnes réfugiées en Guinée. Le fait que les réfugiés n’aient pas été déplacés à temps des régions frontalières – où l’éclatement des hostilités avait été prédit de longue date – constitue l’une des causes de l’ampleur du désastre actuel. En vertu du droit international relatif aux réfugiés, les autorités guinéennes sont tenues de protéger ces derniers et de veiller à ce que les camps de réfugiés conservent un caractère civil et humanitaire. Bien que les conditions nécessaires pour encourager des rapatriements librement consentis en Sierra Leone n’aient pas été remplies, la crise en Guinée a contraint les réfugiés à choisir le moindre mal et à regagner la Sierra Leone, où la situation demeure dangereuse et où des centaines de milliers de personnes sont toujours déplacées, loin de leur foyer. La communauté internationale et le HCR doivent veiller à ce que les réfugiés soient protégés contre les atteintes aux droits humains en Guinée, à ce qu’ils puissent décider librement et en toute connaissance de cause s’ils souhaitent ou non rentrer dans leur pays et, le cas échéant, à ce qu’ils puissent le faire en toute sécurité et dans le respect de leur dignité.
BONNE NOUVELLE
Le dirigeant de l’opposition Alpha Condé, condamné à une peine d’emprisonnement en septembre 2000 au terme d’un procès inique, a été libéré suite aux actions d’Amnesty et d’autres ONG.
REPÈRES
République de Guinée Capitale : Conakry Superficie : 245 857 km2 Population : 8,3 millions Langue officielle : français Peine de mort : maintenue
Situation des droits humains en 2001
Des centaines de réfugiés et de civils guinéens déplacés ont été tués, battus, violés ou enlevés lors d’attaques menées par des groupes politiques armés contre des camps de réfugiés. En outre, des réfugiés ont été arrêtés et torturés ou exécutés de façon extrajudiciaire par les forces de sécurité guinéennes. Alors que le pays n’avait procédé à aucune exécution depuis plus de dix-sept ans, au moins sept personnes ont été exécutées et 22 autres ont été condamnées à la peine capitale. Des prisonniers d’opinion, dont un dirigeant d’opposition, ont été libérés.
Histoire
Après avoir rompu en 1958 avec l’ancienne puissance coloniale française, la Guinée a longtemps fait figure de « pays révolutionnaire ». Son leader, Sékou Touré, prétendait y réaliser le « socialisme guinéen ». Il est mort en 1984, après vingt-six ans d’une dictature sanguinaire qui a contraint à l’exil plus de deux millions de personnes. Un régime militaire lui a succédé. Il n’a engagé qu’une timide ouverture en 1991. La Guinée est depuis plus de 10 ans, un pays d’accueil pour les populations du Liberia et de Sierra Leone qui fuient la guerre civile. Les camps de réfugiés, localisés près des frontières, ont abrité jusqu’à 600 000 personnes au plus fort des conflits. À partir de septembre 2000, les zones frontalières de la Guinée forestière ont subi des attaques de groupes rebelles en provenance de Sierra Leone et du Liberia.




