Les temples modernes
jeudi 5 septembre 2002, par Anne Lowyck
[1]Aux yeux de nombreux dirigeants, rien ne semble mieux traduire l’orgueil d’une nation que la construction d’un stade. Les monuments à la gloire du sport poussent comme des champignons dans les pays organisateurs d’une grande compétition internationale, telle que la Coupe du Monde de foot ou les Jeux Olympiques. Pour justifier les milliards engloutis dans ces projets pharaoniques, certains n’hésitent pas à faire croire que le stade est un lieu de démocratie exemplaire qui supprime les barrières sociales.
Si les gens vibrent en même temps pour un même événement, il ne faut toutefois pas confondre fusion et démocratie, estime Marc Perelman, auteur de Le Stade Barbare [2]. Si les stades ont pu à certains moments servir de lieu de revendication, d’émancipation ou d’opposition à des régimes dictatoriaux, c’est de loin leur utilisation à des fins de légitimation d’un pouvoir fort, voire comme instrument de répression, que l’histoire a retenu.
En Europe occidentale, le spectre du stade comme outil au service de dictateurs s’est envolé avec les conquêtes de la démocratie, au cours de ces cinquante dernières années. Lieu de rassemblement de foules consentantes, le stade n’en demeure pas moins un espace dédié à un affrontement symbolique entre deux villes, deux nations ou deux peuples.
Le stade serait donc le théâtre d’une « guerre sublimée » qui peut pourtant, comme l’ont montré à suffisance ces vingt dernières années, se muer en lieu de déchaînement de violence.
C’est précisément pour que des tragédies, comme celles du Heysel ou de Hillsborough [3], ne se reproduisent plus que les fédérations nationales de football et les plus grands clubs européens ont décidé de transformer les stades en véritables lieux de spectacle, associant confort et technologie. Le temps des travées où les masses populaires venaient s’agglutiner, debout derrière les buts, est désormais bien révolu.
Pour la Coupe du Monde au Japon et en Corée, les délires technologiques et architecturaux ont rivalisé d’ingéniosité. Rien n’est assez beau, assez prestigieux. Cette folie des grandeurs a un prix. Le coût total des installations de la Coupe du Monde dépassera les cinq milliards d’euros. Dans la ville de Yokohama, qui accueillera la finale, un « bijou » de 687 millions d’euros est sorti de terre.
Le Mali, qui a organisé la Coupe d’Afrique des Nations en février dernier, s’est à son tour fait construire à Bamako un stade de 27,44 millions d’euros. Le football a dribblé à cette occasion tous les autres projets de développement dans un des pays les plus pauvres de la planète, où la majorité des habitants vit sans routes, sans eau, sans électricité.
À l’heure où les institutions financières internationales et les politiques économiques prônent la réduction des dépenses publiques, il est étonnant de voir si peu de gens s’élever contre ces investissements colossaux consentis par les pouvoirs publics afin de construire ou de rénover des stades.
Cette gabegie se fait au nom de la sécurité et du confort du supporter invité par les acteurs du foot-business, à l’image de ce qui se fait dans le sport américain, à se métamorphoser en consommateur d’un spectacle et de ses produits dérivés. Un spectacle consommé au prix fort. Le ticket d’entrée d’un match du premier tour du Mondial asiatique a été fixé à 60 dollars et il en coûtera au moins 300 dollars au fan qui désire assister à la finale.
Le foot, lieu de démocratie exemplaire, avez-vous dit ?
Notes
[1] La majorité des informations est tirée de Les piliers de la terre de Olivier Beaufays et François-Guillaume Lorrain et Le temps des cathédrales de François-Guillaume Lorrain, dans la revue Sport et vie, n°72 (à paraître).
[2] Marc Perelman, Le Stade Barbare : la fureur du spectacle sportif, éd. Mille et une nuits, 1998, 78 p
[3] En 1989, à l’occasion de la demi-finale de la Coupe d’Angleterre opposant, à Sheffield, les équipes de Liverpool et de Nottingham, plus de 90 personnes devaient perdre la vie à la suite d’un afflux de supporters dans une tribune déjà bondée.
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