Football et violence, les noces barbares
2002
Du skinhead apparu à la fin des années ’60 au casual en polo Ralph Lauren des années ’90, le profil du hooligan a évolué, même si la violence est restée sa « marque de fabrique ».
Né, au cours des années ’60, dans les faubourgs populaires de Londres et dans les villes industrielles de Grande-Bretagne, le hooliganisme a rassemblé au départ les jeunes issus de la classe ouvrière. À une époque de profonde mutation sociale, les tribunes sont devenues le dernier lieu où défendre une identité propre liée à un espace (un quartier, une ville, une région, un pays) ou à des valeurs en crise (la masculinité, la nation).
Parallèlement, en réaction au courant hippie, un mouvement de mode apparaît dans l’est et le nord de Londres. Le crâne rasé, en jeans et Doc Martens, les skinheads déboulent dans les gradins et finissent par associer durablement leur image ultra agressive au football anglais.
Le hooliganisme BCBG
Aujourd’hui, le hooligan du week-end est souvent un personnage beaucoup plus ordinaire. Si les cheveux sont souvent courts, le hool des années ’90 porte des vêtements BCBG - la chemise polo Ralph Lauren a la cote - et se qualifie lui-même, en référence à ses vêtements, de casual [1].
Face au renforcement du contrôle policier dans son propre pays, c’est désormais à l’étranger, dans le cadre des déplacements de son club favori, qu’il assouvit sa soif de violence. Ne portant ni écharpe ni drapeau, les nouveaux hooligans voyagent incognito, hors des contingents habituels de supporters, et délaissent les transports en commun au profit de véhicules privés. Loin du cliché du jeune chômeur désœuvré des années 80, le casual est souvent bien intégré socialement. S’il est apparenté aux classes populaires de par ses origines, il a évolué vers les classes moyennes : il travaille et gagne suffisamment bien sa vie pour financer ses lointains et coûteux voyages. Parmi les hooligans arrêtés lors de la Coupe du Monde en France, figuraient des travailleurs du tertiaire, pères de famille presque quadragénaire et dotés d’un crédit immobilier.
Quant à la violence, elle aussi a changé, s’orientant résolument vers une forme de guérilla urbaine plus organisée que la traditionnelle émeute des années ’80. Le stade et ses alentours devenant un espace totalement contrôlé par la police, les affrontements se font en ville, près des gares, voire dans des endroits isolés lors de rendez-vous fixés à l’avance. Les tribunes servent à rassembler les « troupes », à se compter et à partager, tout comme leurs aînés des années ’60, le sentiment de former un groupe de « résistants » à une inéluctable évolution vers une société mondialisée et multiculturelle.
Les curve et les kops sont des lieux de défi à la légitimité. Leurs occupants reprennent à leur compte ce que les autres méprisent : aimer un vieux sport, être un groupe de jeunes mâles, faire masse, être dur, raciste, fier de son appartenance au monde de petits Blancs, mais aussi ouvert à tous les exclus des évolutions de la société, analyse Patrick Mignon, sociologue à l’université de Paris-VI [2].
Foot et extrême droite
Rassemblement d’hommes jeunes cherchant à s’affirmer au sein d’un groupe par la violence et une virilité exacerbée, les noyaux durs des clubs de foot peuvent apparaître comme de véritables viviers pour l’extrême droite.
La réalité est pourtant plus nuancée, suivant les pays et les clubs. C’est en Italie que la politique a le plus profondément pénétré les tribunes. Depuis plusieurs années, lors de chaque match à domicile de la Lazio de Rome, un virage entier du stade olympique, soit au moins 10.000 supporters, est presqu’exclusivement occupé par les Irriducibili. Ces ultras revendiquent ostensiblement leurs sympathies néo-fascistes en arborant des croix celtiques et en entonnant des hymnes mussoliniens [3]. Les dérives racistes contaminent bien d’autres clubs italiens, surtout dans les villes du nord. À un tel point que le président du club de Vérone a, pour ne pas hypothéquer le soutien des supporters locaux, souvent dû renoncer à recruter de très bons footballeurs mais à la peau noire.
En Angleterre, les militants du National Front, du British National Party et du groupuscule néo-nazi Combat 18, recrutent dans les rangs des fans britanniques lors des déplacements de l’équipe à la rose. Les violents affrontements qui ont éclaté à Marseille entre supporters et jeunes beurs, en marge du match Tunisie-Angleterre du Mondial 98, auraient été déclenchés par les provocations des militants de l’extrême droite britannique.
L’Allemagne n’échappe pas aux dérives droitières du hooliganisme. La réunification a drainé vers la Nationalmannschaft un important contingent de jeunes supporters de l’Est, fascinés par le passé nazi, ses symboles et sa « liturgie » [4]. Encadrées par des hools plus anciens, utilisant le GSM pour préparer leurs actions, ces jeunes recrues constituent de véritables petits bataillons très mobiles qui frappent avec une rare violence à des endroits précis contre des cibles bien identifiées. C’est au cours d’une de ces attaques qu’un gendarme français est passé très près de la mort en 1998, à Lens, avant la rencontre Allemagne-Yougoslavie.
Si cette inquiétante évolution y est moins prononcée, la Belgique n’est cependant pas totalement épargnée. En octobre dernier, un supporter anderlechtois a été frappé à mort par des hooligans du club de Lommel.
Dans un tel contexte, l’amour du foot n’est plus qu’une vague évocation et le football lui-même, un prétexte assez grossier à l’expression d’un malaise social qui dépasse largement l’univers du ballon rond.
Notes
[1] Casual wear signifie vêtement de sport
[2] Agressions dans les tribunes, par Patrick Mignon in Manière de voir, n° 39, mai-juin 1998
[3] Quand l’extrême droite s’invite au stade, par Pierre Broussard in Le Monde, 27 mars 2001
[4] Pourquoi les nazillons ont investi le foot, par Claude Askolovitch, in Marianne, 29 juin-5 juillet 1998.
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