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Les perdants du match

2002, par Laurence Geyduschek

Au cours de ces dix dernières années, les clubs de football se sont considérablement transformés, passant pour certains de la dimension d’une entreprise familiale à celle d’une véritable multinationale. La libéralisation du marché des transferts, à la suite de l’arrêt Bosman, a aiguisé bien des appétits. Beaucoup d’intermédiaires plus ou moins véreux se sont improvisés agents de joueurs. Pour le malheur de nombreux jeunes footballeurs africains et sud-américains rêvant de conquérir l’Europe.

En 1995, l’arrêt Bosman [1] a rendu aux joueurs de foot leur liberté : une fois son contrat arrivé à échéance, le footballeur peut quitter son club pour un autre, sans que ce dernier ne doive débourser un franc. La règle limitant le nombre de joueurs étrangers pouvant figurer sur la feuille de match a, par ailleurs, été abrogée.

Cette libéralisation du « marché des footballeurs », a provoqué une accélération des mouvements de joueurs, une augmentation annuelle du montant des transferts de 25 pc [2] et une explosion des plus gros salaires. Avec pour corollaire, la multiplication et l’omniprésence d’intermédiaires chargés de réaliser les transactions entre les clubs et les joueurs.

Des agents au « bras long »

L’autorisation d’exercer la profession d’agent de joueur s’est parallèlement démocratisée : la licence de la Fédération internationale des Associations de Football (FIFA), dont la délivrance était assujettie à une caution de 122.000 euros, n’existe plus. Plusieurs plaintes ayant été déposées auprès de la Commission européenne pour entrave à la concurrence, la FIFA a préféré confier l’organisation des examens permettant l’attribution de la licence d’agent de footballeurs professionnels aux fédérations nationales [3]. L’Union Royale Belge des Sociétés de Football Association (URBSFA) ne reconnaît à l’heure actuelle qu’une trentaine de managers. Ils seraient pourtant, rien qu’ en Belgique, plus de deux cents à exercer ce très lucratif métier [4].

Ces managers sont chargés d’établir les liens entre les joueurs et les clubs potentiellement acheteurs. Ils négocient un pourcentage sur le prix d’achat et éventuellement sur le salaire et la vente ultérieure du joueur.

Pour les clubs qui ne peuvent s’offrir un Zidane ou un M’Penza, la solution pour se maintenir à un certain niveau passe par les marchés sud-américain et africain qui regorgent de jeunes talents, pas chers, dociles et prêts à tout pour réussir. Avec, pour le club, l’espoir que la jeune pousse se transforme en diamant brut. Dans ce processus, des intermédiaires plus ou moins honnêtes sont incontournables. Accédant au territoire européen via un visa d’études, voire un simple visa de tourisme, octroyé par les chancelleries avec un laxisme pour le moins compromettant, le jeune joueur est mis à l’essai dans des clubs. Il peut s’agir de clubs de première division comme de clubs de seconde zone, végétant dans les divisions inférieures mais à la tête desquels on retrouve souvent des responsables politiques. Au mieux, il trouvera à la clé un contrat, dont les tenants et les aboutissants risquent souvent de lui échapper. Au pire, il sera lâché par son manager pour tomber dans la clandestinité, sans permis de travail ni titre de séjour. Entre ces deux extrêmes, tout est possible, et les irrégularités peuvent se situer à tous les niveaux.

Une législation peu respectée

Pourtant, des lois existent. La législation belge relative à l’occupation de travailleurs étrangers dans le domaine du foot prévoit quelques grands principes : âge minimum de 18 ans, rémunération brute mensuelle de minimum 2.420 euros (97.622 FB), délivrance d’une autorisation de séjour et d’un permis de travail B relatif à la durée du contrat, traduction du contrat dans une langue comprise par le candidat etc.

Le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme (CECLR) constate pourtant, dans son dernier rapport annuel, « qu’il n’existe aucun contrôle quant au respect des règles en vigueur en matière de travail dans le domaine du football, que ce soit de la part du Ministère des Affaires sociales ou de celui de l’Emploi et du Travail » [5]. La loi est aisément contournée : on signe un contrat répondant aux lois en vigueur, et ce sera un autre qui sera appliqué au joueur ; on modifie l’âge du joueur pour obtenir un visa…

La nouvelle tendance est d’emmener des joueurs de 15 ou 16 ans en Europe. Comme ils n’ont pas le droit d’avoir un véritable contrat avec un club à cet âge, mais seulement celui d’y être détachés, leurs agents leur font signer un engagement avec leur société pour plusieurs années, parfois jusqu’à dix ans. Puis, ils les vendent au plus offrant. Les intérêts des joueurs n’ont aucune importance, constate Chris Eseka, l’ex-sélectionneur néerlandais de l’équipe nationale du Nigéria [6]

Ce qui semble certain, c’est que le joueur a peu de chances de voir tous ses droits respectés. Tous ne sont pas abandonnés devant l’entrée des clubs ayant refusé de payer un prix élevé au manager, tous ne signent pas un contrat qu’ils n’ont pas compris, ou qui sera suivi d’un autre contrat faisant passer leur salaire de 2.500 à… 150 euros par mois. Mais tous se sentiront plus ou moins lésés, les années passant et l’expérience venant [7].

Les réponses policières et politiques

Dans le cadre de ses missions en matière de lutte contre la traite des êtres humains, la police fédérale belge effectue des descentes dans les clubs de sport. Dans ce secteur particulier, comme dans d’autres, la traite reste en pratique difficile à prouver, au contraire des infractions aux lois sociales, reconnaît-on à la direction générale judiciaire de la police fédérale. Généralement, les actions menées se font à l’initiative de l’inspection sociale et de l’inspection des lois sociales. Les clubs de 1ère division, soumis à une législation plus stricte et davantage contrôlés, sont devenus plus respectueux des droits des joueurs que les clubs de divisions inférieures, constatent les policiers. Les managers, qui sont souvent au cœur du trafic, restent quant à eux peu ciblés par ces actions.

À l’échelon politique, la sous-commission du sénat belge « Traite des êtres humains » planche depuis plusieurs mois sur des mesures susceptibles d’enrayer le phénomène. Parmi les principaux griefs, la question du salaire minimal du sportif rémunéré qui est trop bas et n’est même pas respecté par certains clubs. Pour établir des garde-fous, certains proposent de rétablir une limitation du nombre d’étrangers dans les clubs ainsi que des périodes fixes pour les transferts [8].

Reste à voir si ces mesures seront du goût de l’Union européenne et, surtout, si elles seront respectées par les clubs qui ont appris depuis longtemps à se dépatouiller dans la jungle du sport roi.

Notes

[1] Du nom d’un ancien joueur du Football Club de Liège qui a obtenu de la justice européenne le démantèlement des règles des transferts, et des clauses de nationalité limitant le nombre de footballeurs étrangers pouvant jouer dans un club de l’Union européenne

[2] Rapport 2001 du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme, annexe 2 : problématique des joueurs de footbal, p.82

[3] Le métier d’agent de joueurs connaît une expansion inquiétante, par Frédéric Potet in Le Monde, 18 mars 2002

[4] Rapport 2001, op.cit., p. 86

[5] Rapport 2001, op.cit., p. 84

[6] Les « nouveaux esclaves » du sport business, in Le Courrier international, hors-série sport, mai-juin-juillet 2002.

[7] E. T. Bakadiababu, Le commerce et la traite des footballeurs africains et sud-américains en Europe, éd. L’Harmattan, Paris, 2001, 490 p

[8] Le foot toujours sous surveillance, par Joël Grégoire in Le Soir, le 30 avril 2002




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