EXTENSION DU DOMAINE DE LA LUTTE
mercredi 29 novembre 2006, par Pascal Fenaux
Pour une organisation comme Amnesty International, l’année 2006 a été une année comme les autres. Avec ses victoires et ses défaites, ses avancées politiques et ses rebuffades. L’actualité a été jalonnée de thèmes « classiques » et récurrents, comme le conflit israélo-palestinien, la lente mais constante plongée de l’Irak dans le chaos, le déni (ébréché mais persistant) du droit international par les gouvernements les plus impliqués dans la « lutte contre le terrorisme », les tergiversations de la « communauté internationale » autour du conflit du Darfour (ce, malgré quelques avancées sur le plan de la justice internationale et de la lutte contre l’impunité), le calvaire interminable des milliers de civils otages en Colombie, etc.

- Nelson Mandela exhibe le prix « Ambassadeur de Conscience » 2006 décerné par Amnesty International. Johannesburg, 1er novembre 2006. © Jurgen Schadeberg
Mais Amnesty a également pu se féliciter d’une série d’événements plus heureux. Premièrement, le 26 octobre 2006, l’ONU adoptait enfin une résolution de l’ONU en faveur d’un traité sur le commerce des armes, traité demandé depuis une décennie par le RAIAL et sa campagne « Contrôlez les armes ». Deuxièmement, le 8 février 2006, au terme d’une longue campagne d’Amnesty contre la violence contre les femmes, une conférence interministérielle rassemblant les responsables de l’État fédéral, des Communautés et des Régions a finalement accouché d’un « Plan d’action national commun » ainsi que d’une définition commune de la violence dans le couple. Les résultats politiques de cette campagne restent néanmoins mitigés, même si la mobilisation fédérée par Amnesty a contribué à ce que la violence contre les femmes fasse l’objet d’une initiative concertée des autorités belges. Dernier motif de satisfaction, l’inscription de la Moldavie et des Philippines sur la liste des États ayant aboli la peine de mort.
UNE RÉPRESSION EN PLEINE INNOVATION TECHNOLOGIQUE
En 2006, Amnesty International, tant sur le plan national qu’international, a évolué et s’est adaptée, tant dans ses principes que dans sa pratique, aux évolutions les plus patentes de situation des droits humains.
Amnesty s’est ainsi adaptée à l’extension et à la sophistication de la toile informatique en lançant la campagne « Irrépressible ». Cette dernière est une des premières tentatives non gouvernementales de s’attaquer aux nouvelles formes de répression et de censure, celles qui passent par la toile Internet et que l’on peut qualifier de « cyberticides ». L’accès et le contrôle de l’Internet nécessitent une telle force et une telle technicité qu’elles ne peuvent se faire sans le concours assumé des principales sociétés informatiques, ces mêmes sociétés qui, dans les pays démocratiques, se targuent de vendre de la liberté absolue à des internautes qui ne se rendent pas toujours compte que cette liberté n’a jamais été conquise que de haute lutte.
En la matière, c’est de République populaire de Chine que sont venus les signaux les plus négatifs et les plus alarmants en matière de liberté des internautes. Il est ainsi apparu ces dernières années que, dans ce pays comme sous d’autres sinistres latitudes, de plus en plus d’opposants politiques, de défenseurs des droits humains, de journalistes, d’avocats ou de simples bloggeurs se faisaient embastiller sur foi d’indices et de preuves qui n’avaient pu être fournis aux autorités judicaires que par les fournisseurs d’accès (le plus souvent occidentaux) des inculpés.

- Dans ses éditions du 8 juin, Le Soir consacrait trois pages au lancement de la campagne « Irrépressible ». © Le Soir
Un cas devenu emblématique est celui du journaliste chinois Shi Tao, condamné à 10 ans de prison pour avoir envoyé à l’étranger, le 24 novembre 2004, un courriel contenant, selon les autorités chinoises, des informations « top secret ». Son arrestation n’a été possible que grâce à la filiale chinoise de Yahoo ! qui a fourni – sur ordre des autorités – tous les détails du compte Yahoo ! du journaliste. Recherche faite, il est également apparu que Microsoft et son service de « Chat » en ligne MSN interdisaient la création de forums contenant des termes « illicites » comme « démocratie », « indépendance », droits humains, etc. Enfin, Google a mis au point un moteur de recherche spécialement conçu pour la Chine et dans lequel plusieurs combinaisons de mots-clés (« Place Tienanmen répression », « Indépendance Tibet », etc.) valent aux internautes chinois d’être détournés vers les pages de sites officiels ou contrôlés par les autorités de Pékin.
Face à une contre-offensive aussi moralement grossière que techniquement sophistiquée, Amnesty a lancé une opération déclinée sur plusieurs modes opératoires et répondant au cri de guerre de « Irrépressible ». Nous reviendrons plus loin sur les détails de cette action. À ce stade, il faut néanmoins souligner que, lancée par la section britannique d’Amnesty International à l’occasion du 40e anniversaire de sa création suite à l’appel de Peter Benenson, cette initiative a été reprise et adaptée par la section belge francophone (AIBF) avec un succès tel que, en définitive, le Secrétariat International (SI) d’Amnesty, sa « coupole » en quelque sorte, l’a endossée et lui a donné un caractère à la fois permanent et international.
PITIÉ POUR AMNESTY
Autre saut qualitatif, le conflit qui s’est déclenché entre l’État d’Israël et la milice libanaise du Hezbollah a amené Amnesty sur un terrain sur lequel les médias et les opinions publiques ne l’attendent pas forcément, celui du droit de la guerre. Les destructions à grande échelle et la proportion anormalement élevée de victimes civiles tant du côté israélien que libanais ont ainsi poussé le SI à enquêter sur le terrain et à s’exprimer sur la conduite de ce conflit par Tsahal et par le Hezbollah. Si Amnesty envoie de plus en plus de missions sur le terrain (voir plus loin) et y implique de façon croissante les sections nationales (dont AIBF), ce sont sans doute les missions envoyées au Liban et en Israël qui se sont révélées les plus médiatiques mais aussi les plus problématiques. Pour le pire comme pour le meilleur, tout ce qui touche au conflit israélo-arabe bénéficie toujours d’un impact énorme et suscite des réactions passionnelles qui risquent de nuire à la sérénité des débats tout comme à l’image d’Amnesty International en interne et en externe. Cet été 2006, AI a bien évidemment dû subir les assauts conjugués (mais rarement concertés…) des zélateurs des parties en présence.
Comme souvent, l’organisation s’est vue accusée de manquer d’empathie pour le bon droit de l’un des belligérants ce qui a par exemple suscité des défections dans certaines sections nationales. De même, AI a été accusée de mettre sur le même pied une armée régulière sophistiquée et une organisation paramilitaire, cette dernière accusation indiquant que, en effet, Amnesty International considère depuis plusieurs années que toutes les parties à un conflit doivent, fort logiquement, être tenues comptables de leur non-respect du droit humanitaire.
Mais ces difficultés étaient après tout relativement prévisibles. Ce qui l’était moins, c’était la nécessité de se mesurer à la contradiction qui existe parfois entre la défense des droits humains et le respect du droit humanitaire. Pour Amnesty, le respect des droits humains est bien évidemment une valeur absolue et un principe intangible. Or, le droit humanitaire, c’est aussi le droit de la guerre, c’est-à-dire un droit qui n’interdit pas la guerre mais la soumet à des limitations et l’organise.
Avec, souvent, des « zones grises ». Un village vidé de sa population et n’abritant plus que des combattants est-il une zone civile ou militaire ? Un pont permettant à la fois de faire transiter des armes et de permettre aux civils de fuir les combats est-il un objectif civil ou militaire ?
Par ailleurs, si les conventions internationales interdisent l’usage d’armes chimiques ou biologiques, ce n’est pas explicitement le cas des bombes à fragmentation ou à sous-munitions, même si elles frappent les populations civiles de manière indiscriminée. Enfin, il n’a pas toujours été simple pour les délégués d’Amnesty d’expliquer à certains de leurs interlocuteurs libanais que les tirs de missiles frappant délibérément des zones civiles israéliennes étaient illégales et illégitimes. Il n’empêche que la violence extrême déployée par les belligérants aura paradoxalement, et par-delà les polémiques, permis à Amnesty de rendre davantage audible son combat contre l’impunité (non seulement des États constitués mais aussi des organisations armées).
ICI ET LÀ-BAS
Et la Belgique, dans tout cela ? En mai 2006, Hans Van Themsche, un adolescent xénophobe anversois, se lançait dans une « dolle schietpartij » et abattait trois personnes, dont deux allaient y laisser la vie : une fille au pair d’origine malienne et la fillette belge dont elle avait la garde. Il aura fallu attendre ce drame pour qu’une loi réglementant strictement le commerce des armes soit adoptée par les parlementaires belges. Mais, soufflant le chaud et le froid, les autorités fédérales n’ont pas tardé à prendre une mesure critiquable et pourtant passée inaperçue. En effet, ce même mois de mai, le gouvernement fédéral adoptait un train de mesures destinées à juguler la surpopulation carcérale, au centre desquelles le « renvoi » des délinquants d’origine étrangère dans leur pays d’origine (pas natal…) pour qu’ils y purgent leur peine. Soit une politique qui consiste à se débarrasser d’une délinquance qui est « notre » problème mais dont les autorités belges préfèrent confier la solution à des États qui, comme le rappelait AI dans son Rapport 2006, ne sont pas forcément au-dessus de tout soupçon en matière de torture, une torture revenue, on le verra, au premier rang des préoccupations des ONG de défense des droits humains.
POURQUOI SE TORTURER ?
La torture en Belgique ? Peut-être pas. Mais aucun pays démocratique n’est jamais à l’abri d’une régression dans la lutte contre les traitements inhumains et dégradants, comme en attestent les dérives de la « guerre contre le terrorisme » et comme semblent en attester également plusieurs témoignages de gardiens du centre fermé de Vottem, qui font état de mauvais traitements à l’encontre de demandeurs d’asile déboutés. Il faut ainsi prendre garde à ce que, dans les combats d’Amnesty, Guantánamo et ses succursales soient à ce point caricaturales qu’elles n’émoussent la vigilance des citoyens envers des formes plus « banales » de maltraitance. La torture ne s’arrête en effet pas aux cas extrêmes des prisonniers d’opinion ou de sécurité. Elle est le plus souvent le destin moins « glorieux » de sans-grades plus difficilement « défendables ». C’est contre cette « banalisation » qu’Amnesty lance sa campagne internationale « Stop Torture » et sa déclinaison belge, « Devenez le cauchemar des bourreaux ».
On s’en voudrait de ne pas terminer sur une note positive et tournée vers l’avenir. Ainsi, le 1er novembre dernier, à Johannesburg, le Prix « Ambassadeur de Conscience » 2006 a été décerné et remis à Nelson Mandela par Nadine Gordimer, auteure sud-africaine et Prix Nobel de littérature. En remettant ce prix, Amnesty n’a pas seulement rendu hommage au parcours complexe et courageux d’un des hommes politiques les plus marquants du siècle passé, mais a aussi posé des jalons pour l’avenir. En effet, en défendant une position ferme en faveur des millions d’êtres humains touchés par le Sida et la pauvreté en Afrique subsaharienne, le premier président de l’Afrique du Sud post-apartheid a placé cette question au cœur de la lutte pour les droits humains. Amnesty ne pouvait rester insensible à ce combat qui se situe au cœur de ses campagnes futures, celles consacrées à la lutte contre la pauvreté et pour l’extension des droits économiques, sociaux et culturels.
P. F.
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