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LA BANALITÉ DE LA TORTURE

lundi 30 octobre 2006, par Pascal Fenaux

La torture est un thème qui accompagne Amnesty International et les autres ONG de défense des droits humains depuis leur fondation. Par conséquent, ce thème peut paraître « bateau », voire carrément devenir « invisible », tant il fait partie de ces évidences que l’on ne questionne plus, au risque d’être même étonné qu’une ONG consacre à nouveau une campagne massive d’information et de sensibilisation. Erreur.

La torture est un OVDI, un objet violent difficilement identifiable pour le plus grand nombre de nos concitoyens, qui auront, et c’est assez logique, tendance à réduire le concept de torture à ses aspects les plus extrêmes et les plus aboutis, si l’on ose dire. Ces dernières années, et spécialement depuis les attaques aériennes du 11 septembre 2001 contre le territoire américain, la torture a ainsi été assimilée de façon extrêmement réductrice à ses aspects les plus révoltants et les plus médiatiquement transmissibles. La guerre contre le terrorisme décrétée par l’administration républicaine de George Bush a ainsi libéré les autorités américaines et nombre de leurs alliés politiques dans le monde de toute inhibition en la matière.

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Wolfgang Daschner,commissaire adjoint de la police de Francfort,suspendu de ses fonctions après avoir été inculpé pour avoir intimidé et maltraité le suspect principal de l’enlèvement d’un enfant. Francfort, avril 2001. © AFP / Luigi Ungarisch

Deux endroits « exotiques » sont du coup venus enrichir les connaissances géographiques des opinions publiques : Guantánamo et Abou Ghraïb. L’enclave américaine de Guantánamo a servi de répétition générale au lancement d’un vaste programme visant à soustraire au droit de la guerre, au droit humanitaire et aux conventions internationales des individus suspects de participation à des complots armés ou terroristes anti-américains et anti-occidentaux. De son côté, déjà doté d’une sinistre et sordide réputation chez les Irakiens sous le régime baasiste de Saddam Hussein, le pénitencier d’Abou Ghraïb est devenu, dans l’esprit du plus grand nombre (et plus encore dans les opinions arabes) le symbole par excellence de l’arbitraire de militaires américains ayant érigé les tortures physiques et psychologiques en système de gouvernement.

Seulement, Guantánamo, Abou Ghraïb et la base afghane de Bagram se sont vite avérées être des arbres qui cachaient la forêt d’un monde post-11 septembre dans lequel la torture a tout simplement retrouvé droit de cité et s’est tout bonnement banalisée. Et ce, à plusieurs égards.

Premièrement, ces trois cas extrêmes et « exotiques » sont venus masquer un phénomène plus pernicieux car reposant sur la « décentralisation » et la « sous-traitance » de la torture. Ainsi, davantage que les vols secrets d’avions américains et alliés transportant des prisonniers soustraits aux protections garanties par le droit international, Amnesty s’est rapidement inquiétée du processus des « restitutions » (traduction contrôlée du terme anglais renditions). Par cette politique aussi systématique que discrète, les Etats-Unis et de nombreux États alliés interpellent sur leurs territoires des citoyens étrangers qu’ils transfèrent ensuite le plus souvent vers leur pays d’origine en toute illégalité. Le but de ces « restitutions » est de rendre possible leur « interrogatoire » par des moyens rigoureusement frappés d’illégalité sur la totalité du territoire de l’Union Européenne, mais qui continuent à participer du mode de gouvernement de pays tels que, dans le désordre et de façon arbitraire, l’Algérie, la Russie, le Yémen, l’Arabie saoudite, la Tunisie, etc.

La « banalisation » de ce système de sous-traitance est également due à la difficulté qu’ont les ONG de défense des droits humains à sensibiliser les opinions auxquelles elles s’adressent aux droits à la défense et à l’intégrité physique d’individus, à tort ou raison, suspectés de préparer des attaques contre les civils sur le territoire des nations occidentales. C’est un risque bien connu des ONG depuis qu’elles prennent cette question à bras le corps, l’assimilation de ces suspects à des pratiques barbares nous rend moins vigilants quant à la barbarisation ou au risque de barbarisation des moyens par lesquels des États démocratiques assurent la légitime protection de leurs citoyens.

Deuxièmement, la focalisation inévitable sur les cas extrêmes, systématisés et institutionnalisés a pour conséquence de banaliser les cas « moins extrêmes » de torture. Cela a pour effet que les citoyens vont se révéler le plus souvent indifférents à l’arbitraire auquel peuvent à tout instant être soumis leurs propres concitoyens dès l’instant où, par exemple, ils franchissent le seuil d’un poste de police ou d’une institution carcérale.

Il suffit, pour s’en convaincre, de rappeler l’indifférence assez large qui a accueilli en Belgique le rapport du CPT, le Comité européen pour la Prévention de la Torture, un organe du Conseil de l’Europe, sans parler des notes de l’Observatoire international des Prisons. Il suffit également de voir le silence poli qui accueille les dénonciations régulières de la vétusté, de l’insalubrité et de la surpopulation de prisons qui, en pénalisant leurs pensionnaires et en les soumettant à la violence des codétenus, les exposent à l’insécurité, à l’arbitraire et au déni de leur intégrité physique.

Bref, en lançant une nouvelle campagne sur le thème de la torture et en appelant les citoyens à devenir les cauchemars des bourreaux, il ne s’agit pas tant d’enfoncer des portes ouvertes que de nous rappeler que ces portes ouvertes peuvent, hélas, toujours se refermer, comme c’est le cas tout près de chez nous.

Pascal Fenaux

Lire la liste des arguments souvent avancés pour relativiser ou justifier l’usage de la torture et la réponse d’Amnesty International à chacun d’entre eux : http://www.amnestyinternational.be/doc/articl e6014.html




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