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L’HOMME QUI NE CESSAIT DE TREMBLER

lundi 30 octobre 2006, par Pascal Fenaux

Le 24 septembre dernier, Ariel Dorfman, célèbre écrivain et exilé chilien, publiait dans The Washington Post une tribune saisissante contre l’institutionnalisation rampante de la torture par l’administration américaine. Le 30 novembre, Le Monde en publiait une traduction française. Ariel Dorfman a généreusement renoncé à ses droits et autorisé Libertés ! à faire usage de ce texte.

Elle ne m’a pas quitté, elle me hante toujours, ma première rencontre – c’était au Chili, en octobre 1973 – avec une victime de la torture. Pour sauver ma vie, quelques semaines après le coup d’Etat qui avait renversé le gouvernement démocratiquement élu de Salvador Allende, j’avais trouvé refuge à l’ambassade d’Argentine. Et subitement, un après-midi, il était là. Un homme de large carrure, décharné et pourtant étonnamment flasque, avec des yeux d’enfant, des yeux qui ne cessaient de cligner, et un corps qui ne cessait de frissonner.

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Ariel Dorfman. © AFP / Mauricio Lima

C’est précisément ce qui ne m’a pas quitté, le fait qu’il ait froid sous le doux soleil d’octobre de Santiago du Chili, cet après-midi-là, qu’il tremble comme s’il ne devait plus jamais avoir chaud, comme si les décharges électriques continuaient de parcourir son corps. Encore possédé, comme encore habité par ces hommes, encore emprisonné dans cette cellule du Stade national [à Santiago, utilisé comme camp de prisonniers au début de la dictature], les mains désobéissant aux instructions de son cerveau lui intimant de réprimer ses frissons, le corps incapable d’oublier ce qui lui avait été infligé, comme moimême, bien des décennies plus tard, suis incapable d’effacer cette vie dévastée de mon esprit et de ma mémoire.

C’est l’image de cet homme, d’ailleurs, qui a automatiquement surgi du passé, tournoyante, quand on m’a demandé de participer au débat qui a lieu actuellement aux Etats-Unis sur l’utilité – vous avez bien lu – de la torture. Quelque chose en moi m’aura exhorté à faire revivre cette victime, à forcer les citoyens américains à se confronter quelques minutes au froid éternel qui s’était emparé du cœur et de la chair de cet homme, à exiger d’eux qu’ils le regardent droit dans les yeux avant que quiconque n’ait l’audace d’affirmer que, pour sauver des vies, il peut être nécessaire d’infliger d’insupportables douleurs à l’un de nos semblables. Peut-être l’optimiste en moi espérait-il que cet Argentin dévasté pourrait, des décennies après les faits, contribuer à ébranler l’innocence perverse des Américains d’aujourd’hui, tout comme il avait fait éclater la bulle d’ignorance qui protégeait le jeune Chilien que j’étais et qui ne connaissait alors la torture qu’à travers les livres, le cinéma, les articles de presse.

Mais ce n’est pas l’unique leçon que notre monde cruel a à apprendre de cet homme lointain condamné au frisson perpétuel. Car cette victime de la torture pouvait encore remuer les lèvres, ce jour de 1973, et s’efforçait d’articuler une explication, murmurant sans cesse les mêmes mots. « C’était une erreur », répétait-il continuellement. Les jours suivants, j’ai réussi à reconstituer son histoire, une histoire triste et stupide. C’était un révolutionnaire argentin qui avait fui son pays et qui, à peine franchies les montagnes qui le séparaient du Chili, s’était mis à se vanter de tout ce qu’il ferait subir à l’armée si elle tentait un coup d’Etat, de son adresse dans le maniement d’armes de toutes sortes, de sa gigantesque planque d’armes. Tout n’était que fanfaronnades et vantardise, pas un mot de vrai là-dedans. Mais comment en convaincre ces hommes qui le rouaient de coups, reliaient son pénis à des fils électriques, le soumettaient au waterboarding [simulacre de noyade] ? Comment leur faire croire qu’il avait menti, qu’il avait voulu jouer les durs devant ses camarades chiliens, juste pour essayer d’impressionner les filles par son aura de révolté ? Impossible, évidemment. Alors il a avoué tout et n’importe quoi, tout ce qu’ils ont voulu faire sortir de sa gorge desséchée et beuglante, il a inventé des complices, des adresses, des coupables, avant d’être soumis à de nouveaux supplices quand il est devenu évident que toutes ses révélations étaient imaginaires.

C’ÉTAIT SANS ISSUE

Tel est le sort immonde de la victime de torture. Et c’est toujours la même histoire, ai-je découvert par la suite, devenu bien malgré moi expert en tourments et humiliations de toutes sortes, ma vie débordant de douleurs venues des cinq continents. Chacun de ces corps mutilés, chacune de ces vies brisées, qu’elle soit indonésienne, iranienne, chinoise, guatémaltèque, ouzbèke, égyptienne – est-il nécessaire de poursuivre ? –, tous ces hommes et femmes ont livré la même histoire marquée par une asymétrie fondamentale, dans laquelle un homme dispose de tout le pouvoir du monde et l’autre n’a rien que sa souffrance, dans lequel l’un peut décréter la mort d’un signe de la main et l’autre seulement prier pour que ce signe vienne vite, pour que la mort vienne vite.

C’est une histoire que le genre humain a écoutée avec un dégoût croissant, une horreur qui a conduit presque toutes les nations de la planète, au cours des dernières décennies, à signer des traités faisant de ces abominations des crimes contre l’humanité, des violations prohibées dans le monde entier. Pour acquérir cette grande sagesse, nationale et internationale, il nous a fallu des millénaires de souffrances et de honte. Or, ce sont cette sagesse et ces lois que nous envisageons aujourd’hui de jeter aux orties en formulant la question : « La torture marche-t-elle ? », en osant nous demander si nous pouvons nous permettre

d’interdire la torture puisque nous voulons vaincre le terrorisme. Je laisse à d’autres le soin de montrer que la torture, dans les faits, ne marche pas, que les aveux obtenus sous la contrainte – comme ceux arrachés au corps exténué d’un malheureux fanfaron argentin dans quelque cloaque de la capitale chilienne, en 1973 – ne valent rien. A d’autres aussi de soutenir que nous ferions mieux de n’infliger cela à quiconque est entre nos mains si nous ne voulons pas qu’un jour un autre pays, une autre organisation, un autre groupe décident de traiter nos prisonniers de la même façon.

Ces arguments – et il y en a bien d’autres – sont à mes yeux irréfutables. Mais je ne peux me résoudre à y avoir recours, de peur de faire un trop grand honneur à ce débat en y participant.

L’Amérique ne voit-elle pas que lorsqu’elle laisse torturer quelqu’un par ses agents, ce ne sont pas seulement la victime et le bourreau qui s’en trouvent souillés, pas seulement les « renseignements » qui en sont déshonorés ? Ce sont tous ceux qui ont détourné le regard et prétendu ne pas savoir, tous ceux qui ont consenti tacitement à ces atrocités pour pouvoir dormir tranquilles, tous les citoyens qui ne sont pas descendus dans la rue par millions pour exiger la démission de celui qui a suggéré, même à demi-mot, l’idée que la torture est, à notre époque, incontournable et qu’il va nous falloir entrer dans ses ténèbres. Sommes-nous si moralement défaillants, si sourds, si muets, si aveugles pour ne pas comprendre ? Sommes-nous si apeurés, si amoureux de notre propre sécurité, si terrés dans notre douleur pour accepter de livrer des individus à la torture au nom de l’Amérique ?

Sommes-nous déboussolés au point de ne pas nous rendre compte que chacun d’entre nous pourrait être ce malheureux Argentin tellement imprégné par le mal que, assis sous le soleil de Santiago, il ne pouvait s’empêcher de trembler ?

Ariel Dorfman [1] (traduit de l’anglais par Julie Marcot)

Notes

[1] Ariel Dorfman est un écrivain chilien d’origine juive et argentine. Professseur de littérature ibéroaméricaine de Santiago, cet intellectuel intègre le cabinet de Salvador Allende en 1970 et est contraint de s’exiler par le putsch militaire d’Augusto Pinochet. Depuis 1985, Ariel Dorfman est professeur de littérature à la Duke University. En Europe, il est surtout connu comme l’auteur de La Jeune Fille et la Mort, une pièce de théâtre adaptée au cinéma par Roman Polanski en 1994. Scénarisé par Dorfman lui-même, le film repose sur les épaules des inoubliables Sigourney Weaver et Ben Kingsley.




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