RDC - L’ESPOIR FAIT VIVRE
mardi 30 mai 2006
J’ai failli y perdre mon pantalon. C’était au mois de mars, à Bukavu. Une quinzaine d’anciens enfants soldats, après trois mois de séjour au centre BVES (un centre qui essaye de réintégrer ces garçons et filles dans leur communauté d’origine, après les avoir arrachés à la vie militaire), avaient décidé de brûler leurs anciens uniformes. Et pour mon malheur, je portais un pantalon qui rappelait furieusement un morceau d’habit militaire. Mon pantalon a survécu à leur enthousiasme, et nous avons pu monter dans les jeeps qui les ramenaient à 80 km de là, après trois heures de pistes qui n’avaient de carrossables que le nom.

- Bukavu. Dans le cadre d’un programme de réinsertion, des enfants soldats brûlent leurs anciens uniformes. © AIBF
En les voyant retrouver leurs familles, qui avaient parfois du mal à reconnaître des gamins devenus hommes, je me suis demandé s’ils allaient vraiment se réinsérer dans la vie de leur communauté. Quand on a passé plusieurs années dans la brousse à piller, tuer, violer, qu’on a même parfois été le « docteur » [1] du groupe armé, qu’on a mesuré la puissance que vous donne une Kalachnikov, pourquoi rester dans un village à manipuler une houe jusqu’à la fin de sa vie, une vie forcément courte vu la situation sanitaire de la région ?
C’est un peu cela, le défi de la RDC aujourd’hui. Entre 50000 et 70 000 enfants soldats attendraient d’être réinsérés dans la vie civile. Quelques milliers seulement ont été réellement démobilisés et parfois, notamment au Nord-Kivu, enrôlés à nouveau. La Banque mondiale a prévu de l’argent, beaucoup d’argent, pour démobiliser ces enfants. Mais leurs chefs y tiennent et beaucoup continuent à constituer une « armée de réserve ».
Murhabasi, le directeur de BVES, a beau se battre pour ces enfants au péril de sa vie, rien ou presque n’est prévu pour eux. En RDC, l’enseignement n’existe quasiment plus : les parents doivent payer les enseignants quand il en reste. Comme l’explique un policier de Bukavu, « je gagne 25 dollars par mois et je dois nourrir ma femme et cinq enfants. Du coup, je ne peux en envoyer que deux à l’école : il faut bien manger. » Et bien entendu, les filles sont souvent les premières victimes de ce type de choix...
Des filles, précisément, qui ont souvent servi d’esclaves sexuelles. Peu de choses sont prévues pour elles. Le système de santé est totalement délabré et il n’est pas facile d’être fille-mère, même (et surtout) si c’est suite à un viol. Lorsque les groupes armés se rendent dans les centres de démobilisation, ils sont régulièrement accompagnés de ces femmes, qui ne savent plus où aller et les suivent en désespoir de cause. Si les combattants décident de se démobiliser (en échange de 110 dollars, de quelques vêtements et d’une « rente » de 25 dollars par mois pendant un an), les autorités acceptent de transporter ces accompagnantes en même temps que les anciens combattants.
Mais les 20 % de miliciens désireux d’intégrer la nouvelle armée congolaise abandonnent définitivement leur femme aux portes des centres de « brassage » (chargés de former une nouvelle force multiethnique mais qui peine à se mettre sur pied), même si certaines ONG locales commencent à s’activer.
UNE NOUVELLE ARMÉE EN QUENOUILLE ?
L’agenda rêvé par la communauté internationale (à savoir une démobilisation et une réinsertion des combattants, enfants comme adultes, avant les élections) ne sera pas respecté. Les retards pris dans la mise en place des mécanismes, la corruption et le refus de se désengager de plusieurs groupes [2] expliquent le pessimisme de beaucoup d’observateurs.
Un autre élément vient également perturber la donne. Le Congo est un véritable patchwork d’ethnies et de tribus. Le « couvercle » longtemps maintenu d’une main de fer a sauté et certains tablent sur l’exaspération des tensions (notamment entre Hutus et Tutsis congolais du Nord-Kivu) pour relancer une nième guerre dans la région. C’est aussi vrai au Katanga ou en Ituri.
Longtemps critiquée, la MONUC (Mission des Nations unies en République Démocratique du Congo) a enfin pu intervenir de façon plus vigoureuse que par le passé, notamment à l’encontre des rebelles rwandais. Néanmoins, le temps où elle pourra passer définitivement la main à une armée congolaise unifiée n’est pas encore arrivé. Cela n’empêche pas de nombreux pays donateurs, apparemment, d’estimer que la communauté internationale a assez donné et qu’il sera temps, le lendemain des élections, de lever le camp. En tout ou en partie, les Congolais, et singulièrement les ONG congolaises sont moins optimistes, sans doute parce qu’elles sont plus proches de la réalité du terrain.
PLACE AUX FEMMES
Mal payés, souvent menacés, les militants des droits humains sont souvent des... militantes. Beaucoup de femmes ont décidé de prendre leur destin en main et de réagir aux violences commises contre leurs soeurs, ainsi qu’aux injustices dont elles sont victimes.
C’est souvent grâce à elles qu’AI récolte des informations de première main et peut réagir rapidement jusque dans les zones les plus inaccessibles. C’est le cas de Maman Gégé, responsable de la SOFAD à Uvira et qui travaille avec les victimes de viol, non seulement pour soigner les corps mais soigner les âmes et changer les consciences. Grâce à sa troupe de théâtre itinérante, la SOFAD s’adresse aux femmes et aux fillettes, les sensibilise aux violences (y compris conjugales) et leur donne les premières armes pour prendre leur destin, y compris politique, en main.
Avec Baudouin, responsable de l’Arche d’Alliance, une autre ONG d’Uvira, Maman Gégé et les militants locaux surmontent leur peur des militaires qui tentent encore de les empêcher de travailler. Il faut dire aussi que depuis qu’elle a reçu plus de 9 000 cartes postales de soutien de militants d’AI, Maman Gégé est moins souvent harcelée ou arrêtée.
En reprenant l’avion vers Bruxelles, je me suis dit que grâce à ces militants, comme mon pantalon, tout espoir n’était pas perdu...
Philippe Hensmans
Notes
[1] Celui qui fabrique les grigris, chez les combattants maï maï.
[2] Souvent par crainte d’un retour de la violence et dans la volonté de défendre leurs intérêts ou leur communauté.
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