FAUT-IL ÊTRE NUE POUR ENTRER AU MUSÉE ?
samedi 6 mai 2006

- Artemisia Gentileschi, Giaele e Sisara (Jael et Sisera), huile datée de 1620. Musée des Beaux-Arts de Budapest. © akg-image
Catherine Van Hemessen (1528 - 1585), Michaelina Wouters (1640 - 1660), Adèle Kindt (1804 - 1884), ces trois noms vous disent-ils quelque chose ? Probablement pas, car s’il s’agit de femmes artistes originaires de notre pays - l’une est anversoise, l’autre montoise, la troisième brugeoise - dont les œuvres furent exposées et très appréciées à l’époque, elles ont insensiblement disparu des histoires de l’art, perdues dans les replis du temps.
Pourtant il y en a eu de célèbres à leur époque. Sofonisba Angussola née à Crémone (Italie) vers 1532 servit le roi et la reine d’Espagne. Van Dyck a fait son portrait. Un chroniqueur du XVIIIe siècle a recensé les noms de 23 femmes peintres actives à Bologne les deux siècles précédents. Artemisia Gentileschi (1593 - 1652) est un cas typique. Fille et soeur de peintre, peintre elle-même, elle est violée à l’âge de 18 ans par son professeur, l’associé de son père. Celui-ci a intenté un procès contre le violeur, le procès le plus célèbre de l’histoire de l’art. Artémisia a d’abord été mise au supplice, procédure courante à l’époque pour permettre de prouver son... innocence. Le violeur fut condamné à l’exil. Artémisia connut ensuite une belle carrière de peintre. On lui attribue une cinquantaine de tableaux : scènes religieuses ou mythologiques (Suzanne et les Vieillards, Judith et Holopherne) dans la lignée du Caravage. Une de ses œuvres (Allégorie de la Peinture) qui se trouve à Londres (Kensington Palace) est sans doute son autoportrait : une femme avec un bâillon sur la bouche... Nous n’aurions rien su d’elle si elle n’eût été redécouverte, dans les années 70, grâce aux féministes américaines qui firent d’elle une figure emblématique.
Plus près de nous, que savez-vous de Marthe Donas (1885 - 1967), la première peintre abstraite belge ? Sur le conseil d’un ami peintre, elle devait soustraire son prénom lorsqu’elle exposait afin que l’on ne sache pas qu’elle était une femme. Plusieurs de ses œuvres se trouvent aux Musées Royaux des Beaux Arts à Bruxelles.
Mais comment se fait-il que la mémoire collective ne garde plus guère de traces de toutes ces artistes ? L’histoire des femmes dans la peinture est celle de l’exclusion, du dénigrement, de l’amnésie, et de quelques succès aussi exceptionnels que singuliers. Au XVIIIe siècle, on a beaucoup débattu du « génie » et de son absence chez la femme. L’impossibilité d’identifier un Michel-Ange ou un Mozart féminins constituait un argument massue contre l’égalité des femmes. Un siècle plus tard, John Stuart Mill déclarait que « les femmes sont toutes des amateurs », à cause non pas de qualités innées mais des circonstances sociales. Et parmi ces dernières, l’éducation des filles.
Pendant des siècles, les femmes ne peuvent se servir de modèles nus, ni faire partie d’une académie. Lorsque fut fondée en France, en 1648, l’Académie royale de peinture et de sculpture, le nombre de femmes admises est fixé à quatre : « un nombre suffisant pour honorer leur talent » selon le directeur. Après la Révolution, ce sera pire. Elles n’y seront plus admises du tout et ce, jusqu’en 1890.
Si l’éducation marquait une première discrimination, les exigences matérielles se sont avérées des obstacles majeurs. Une femme artiste a besoin pour travailler d’une liberté d’esprit - ce que Virginia Woolf nommait « une chambre à soi » - mais aussi un minimum de sécurité matérielle. Or, les artistes ont longtemps dépendu de protecteurs, et il est clair qu’une femme, que les conventions et la loi assignent à des rôles subalternes ne vaut pas l’investissement de mécènes ou de marchands, le plus souvent des hommes. Au début du XIXe siècle, il était d’ailleurs mal vu pour une femme de peindre autre chose que des sujets mineurs : fleurs, petits oiseaux... En 1860, Ingres ne proposait à ses étudiantes que des miniatures, des natures mortes, des portraits d’enfants, des scènes de genre. Travail mineur, donc considéré comme sans intérêt et ne méritant pas sa place dans les livres d’histoire de l’art. Et c’est ainsi qu’ont disparu près de trois siècles d’histoire de la peinture féminine...
Et maintenant ? Lorsque, en 1985, le MOMA, le Museum of Modern Art de New York, monte une exposition qui se veut « Un survol international de la peinture et de la sculpture », sur 169 exposants, treize sont des femmes. Après qu’un critique eut déclaré que tout artiste ne participant pas à cette exposition devait se poser des questions, des tracts et des affiches apparaissent tout autour du MOMA et des femmes vêtues de noir, la tête cachée sous des masques de gorilles font scandale. Elles dénoncent la discrimination contre les femmes artistes. Leurs questions provoquent : « Les femmes doivent-elles être nues pour entrer au musée ? 5% des artistes exposés sont des femmes, mais 85% des nus sur les tableaux représentent aussi des femmes ». Les Guerilla Girls poursuivent jusqu’à ce jour leur campagne humoristique contre le sexisme dans le monde des arts.
Ce survol de la place des femmes artistes depuis deux siècles est plus qu’un série d’exemples de marginalisation. Celle-ci n’est pas imputable uniquement à l’exclusion des institutions d’enseignement ni au manque de moyens matériels : elle est surtout liée aux rapports de domination qui régissent les relations entre les sexes. Et c’est cela qui doit changer.
Suzanne Welles
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