Peter Benenson : L’homme qui avait décidé qu’il était temps de changer les choses.
lundi 28 février 2005, par phensmans
Un hommage à la mémoire de Peter Benenson, par Richard Reoch
Index AI : ORG 10/002/2005
ÉFAI
Samedi 26 février 2005
L’homme qui était à l’origine de la révolution des droits humains est mort cette semaine, après avoir refusé tous les honneurs et en laissant derrière lui un monde transformé par les innombrables manifestations et pétitions dont il s’était fait le champion.
Peter Benenson, fondateur d’Amnesty International, est décédé à l’âge de quatre-vingt-trois ans. Il était né dans un monde où n’existaient ni les Nations unies, ni le moindre instrument international relatif aux droits humains. La Déclaration universelle des droits de l’homme n’avait pas encore été rédigée, aucune des principales organisations actuelles de défense des droits fondamentaux n’était présente sur la scène politique et la société civile n’était pas encore née.
Modeste et effacé jusqu’à l’excès, l’ancien avocat qui a créé Amnesty International en 1961 ne s’attribuait jamais le mérite des profonds changements intervenus ces quarante dernières années. Il s’est vu offrir le titre de chevalier par presque tous ceux qui se sont succédé au poste de Premier ministre du Royaume-Uni, ainsi que celui de docteur honoris causa par des universités du monde entier. Il n’en a jamais accepté un seul.
Les Premiers ministres qui lui ont écrit ont tous reçu une réponse personnelle de Peter Benenson - qui a tapé lui-même ses lettres jusqu’à un âge avancé -, dans laquelle il évoquait les violations des droits humains portées alors à la connaissance d’Amnesty International au Royaume-Uni. Puis il suggérait, sans mâcher ses mots, que si le gouvernement souhaitait prendre en compte son action en faveur des droits de l’être humain, il devait remédier à ces violations.
Comparé au monde dans lequel il a vu le jour, celui que Peter Benenson laisse derrière lui est si radicalement différent qu’il est difficile de se représenter la profondeur des changements intervenus. Presque cent traités relatifs aux droits humains et autres instruments juridiques internationaux sont aujourd’hui en vigueur. Plus de 90 p. cent des États sont désormais parties aux deux instruments ayant la plus grande portée, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) et son frère jumeau, le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC). La quasi-totalité de ces États ont expressément accordé le droit à leurs citoyens d’en appeler à des instances internationales. À côté des institutions des Nations unies spécialisées dans la défense des droits humains, il existe également des organismes intergouvernementaux, qui réunissent jusqu’à trois quarts des nations du monde.
Les droits des femmes, des enfants, des minorités, des travailleurs, des personnes invalides - tous ces droits ont été codifiés et renforcés par une multitude de déclarations, de conventions et d’actes législatifs nationaux. Les tortionnaires sont devenus des criminels internationaux. Au seuil du XXIe siècle, plus de la moitié des pays du monde ont tourné le dos à la peine de mort, soit en l’abolissant, soit en cessant de procéder à des exécutions.
Néanmoins, le phénomène le plus extraordinaire - et celui sur lequel Peter Benenson a imprimé une marque indélébile - correspond à la naissance de ce qu’il est désormais convenu d’appeler dans le monde entier la « société civile ». À l’heure actuelle, plus d’un millier d’organisations nationales et régionales œuvrent pour la protection des droits humains. Celle dont il est le père, Amnesty International, figure parmi les plus connues et compte près de deux millions de membres et de sympathisants dans plus de 64 pays et territoires.
Toutefois, ceux qui ne verraient dans Peter Benenson que le fondateur d’une organisation (alors qu’il en a en fait mis plusieurs autres sur les rails) se méprendraient sur le trait peut-être le plus caractéristique, sur le plan politique, de toute la période allant de la fin de la Seconde Guerre mondiale à aujourd’hui : l’émergence d’une opinion publique organisée et non violente, jouant un rôle de plus en plus important sur la scène politique, tant au niveau national qu’international. Des historiens estimeront peut-être que ce phénomène trouve son origine dans diverses évolutions sociales consécutives à la guerre. Reste qu’un épisode bien précis sera incontestablement évoqué dans toute étude socio-historique consacrée à cette période.
C’est l’histoire d’un homme en chapeau melon qui lit son journal dans le métro
londonien, à la fin de l’année 1960. Son regard parcourt un petit article consacré à deux étudiants portugais condamnés à des peines de sept ans de détention pour avoir porté un toast à la liberté. Indigné, il décide de se rendre à l’ambassade du Portugal à Londres pour protester à titre personnel, mais change d’avis. Il descend à la station Trafalgar Square et se rend à l’église St Martin’s-in-the-Fields. Il y entre, s’assoit et réfléchit pendant trois quarts d’heure.
Selon ses propres termes : « Je suis entré pour réfléchir à ce qu’il était vraiment possible de faire, de manière efficace, pour mobiliser l’opinion mondiale. S’est alors imposée l’idée d’un groupe d’une certaine taille, qui puisse mettre à profit l’enthousiasme de tous ceux qui, dans le monde entier, désirent ardemment que les droits humains soient davantage respectés. »
Cet homme, c’était Peter Benenson, avocat à Londres à cette époque. Lorsqu’il sortit sur la place Trafalgar, il tenait son idée. Au cours des mois qui suivirent, il lança son Appel pour une amnistie, publié en première page du journal The Observer.
Une telle initiative n’avait jamais été prise sur une telle échelle auparavant. Cet appel provoqua une réaction extraordinaire, comme si dans le monde entier, une multitude de personnes avaient attendu précisément ce signal. Dans plus d’une dizaine de pays, des journaux relayèrent l’appel. Plus d’un millier de lettres affluèrent au cours des six premiers mois et un changement s’opéra dans le type de courrier reçu par les chefs d’État du monde entier.
L’idée de Peter Benenson était très simple - c’est peut-être pour cette raison qu’il a toujours souhaité éviter les feux des projecteurs tout au long de sa vie. Décrit comme « une des plus grandes folies de notre temps » par un de ses détracteurs, un réseau de personnes rédigeant des lettres a été mis en place afin de bombarder les gouvernements d’appels individuels en faveur de prisonniers incarcérés et maltraités au mépris de la Déclaration universelle des droits de l’homme.
À une époque d’autosatisfaction généralisée, la modestie de Peter Benenson était presque difficile à comprendre. Il ne se mettait jamais en avant pour recevoir les nombreux remerciements adressés à Amnesty International, dont la bougie et le fil de fer barbelé sont connus dans le monde entier. Il avait toujours présents à l’esprit ce qui restait à accomplir et les innombrables victimes qu’il fallait encore sauver.
« Cette bougie ne brûle pas pour nous, avait-il souligné, mais pour tous ceux que nous n’avons pas pu faire sortir de prison, tous ceux qui ont été abattus avant d’être incarcérés, tous ceux qui ont été torturés, enlevés ou victimes d’une “disparition”. Voilà à quoi sert cette bougie... »
Dans les années qui vont suivre, tandis que l’influence d’Amnesty International connaît une croissance exponentielle et que l’organisation continue à mettre à profit l’efficacité des médias internationaux, d’autres groupes vont commencer à adopter et adapter ses méthodes pour poursuivre leurs propres objectifs. Dans bien des cas, le succès extraordinaire du mouvement de défense de l’environnement vingt ans plus tard, du mouvement en faveur des droits des femmes ainsi que d’une foule d’autres organisations à vocation spécifique et de coalitions, œuvrant dans un pays donné ou par-delà les frontières, trouve son origine dans les enseignements tirés des méthodes employées par l’organisation de Peter Benenson.
Aujourd’hui, nous considérons comme une évidence le pouvoir des organisations caritatives, des associations de bénévoles et des campagnes mobilisant les particuliers. Pourtant, avant ce jour où, à Trafalgar Square, un homme qui lisait son journal décida qu’il était temps de changer les choses, ce pouvoir n’avait pas encore transformé le monde.
Après cette date, notre planète n’a plus jamais été tout à fait la même. Comme Peter Benenson l’a dit en 1961, en allumant la première bougie d’Amnesty International : « Cela me rappelle les paroles d’un homme du XVIe siècle condamné à mourir brûlé : “Nous avons allumé aujourd’hui une bougie qui ne pourra jamais être éteinte ».
Né le 31 juillet 1921 et décédé le 25 février 2005, Peter Benenson était le fondateur d’Amnesty International.
Richard Reoch, ancien responsable du département Presse et Publications au sein du Secrétariat international d’Amnesty International, a travaillé et voyagé avec Peter Benenson à la fin de sa vie.
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