Après Drapchi
vendredi 10 mai 2002
Lors de leur passage à Bruxelles en février dernier, les deux jeunes nonnes tibétaines, Choeying Kunsang et Passang Lhamo ont non seulement évoqué leurs années de détention à Drapchi, la prison des longues peines de Lhassa, mais également la vie contraignante et réduite qu’elles ont découverte à leur libération.
Une libération sous haute surveillance
La veille de sa sortie, les autorités de Drapchi convoquent Choeying Kunsang pour l’avertir de sa libération imminente et la prévenir du fait que, si elle dit un seul mot sur ce qu’elle a vécu en prison, elle sera arrêtée et sa sentence précédente sera doublée. Elle découvre aussi qu’elle est bannie de Shar Bumpa, son couvent. Il en est de même quelques mois plus tard pour Passang Lhamo. Isolées de leurs pairs et de leurs professeurs, elles ne sont plus autorisées à porter l’habit, à pratiquer des rituels religieux ou à se retirer dans un ermitage ; elles doivent retourner dans leur famille, où chaque semaine, la police vient les contrôler. Ces restrictions, d’application depuis le milieu des années 90, concernent tous les religieux au terme de leur peine. Ils sont empêchés de rejoindre leurs communautés, et les responsables des monastères sont prévenus que la réadmission d’un ancien prisonnier sera sanctionnée. Pour les autorités chinoises, les monastères sont considérés comme des foyers de sédition et ceux qui ont été emprisonnés pour des motifs religieux et donc politiques, restent des éléments menaçants pour la stabilité de l’État.
Cette suspicion va justifier la surveillance constante dont sont l’objet tous les anciens prisonniers, religieux ou laïcs. Leurs amis, leurs familles vont être constamment observés, questionnés, sommés de garantir leur « bon » comportement.
Un avenir sans issue
Pour éviter à leurs proches de nouvelles tensions, les anciens prisonniers sont conscients de devoir s’autocensurer. Or, tous ont souffert de tortures, surtout au début de leur détention quand il s’agissait d’obtenir des aveux. À ces abus, se sont ajoutés pendant des années, une nourriture insuffisante, l’absence totale de soins médicaux, des heures de rééducation physique épuisante, où les coups pleuvaient sur ceux et celles qui ne pouvaient suivre le rythme, ainsi que des conditions de travail obligatoire pénibles où il fallait satisfaire aux quotas fixés.
Les anciens détenus ont du mal à se réadapter à la vie sociale, se sentent isolés et manifestent des réactions de peur, d’irritabilité et de dépression. « Après mon expérience de la prison, je n’étais plus comme avant. J’étais maussade, je criais sur mes parents (…) je pleurais beaucoup. C’est seulement après ma libération que j’ai appris que mes amies étaient mortes. Il n’y avait nulle part où aller… ». « Il était difficile d’être avec beaucoup de gens (…) Quand nous récitions nos prières, l’ouverture soudaine d’une porte ou quelqu’un se mettant soudain à parler provoquait un sursaut d’effroi : en prison, prier était interdit » [1]..
N’étant plus considérés comme religieux, les moines et les nonnes sont contraints de gagner leur vie ; mais en tant qu’ anciens prisonniers, la plupart des emplois leur sont refusés.
Face à cet avenir sans issue, certains renoncent à leurs vœux et rejoignent la vie civile, ceux qui maintiennent leur choix monastique n’ont d’autre solution que l’exil. Ils quittent donc le Tibet sans espoir de retour, traversent l’Himalaya à pied et cherchent refuge au Népal ou en Inde.
Notes
[1] Pour en savoir plus : « Invisible chains : Life after release for Tibetan political prisoners », Tibet Information Network/ Research Publications, september 2001
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